Ils ont fait le plein malgré les baisses de subventions en provenance de la Région : voici les belles choses que nous rapportons dans nos valises angevines.
La danse des renards de Valery Carnoy
Dans un internat sportif, Camille, un jeune boxeur virtuose, est sauvé in extremis d’un accident mortel par son meilleur ami Matteo. Alors que les médecins le pensent guéri, une douleur inexpliquée l’envahit peu à peu, jusqu’à remettre en question ses rêves de grandeur… Curieux film qui fait la jonction entre ce territoire déjà hautement labouré qu’on appelle le film de boxe (Scorsese, Mann, Robert Wise, tout ça tout ça) et des considérations très actuelles liées à la santé mentale : que se passe-t-il psychiquement quand le corps ne suit plus ? Quand tout s’aligne autour de vous pour vous pousser dans une direction que vous êtes le seul à vouloir contourner ? Là où le film semble le plus réussi, c’est quand il chausse ses pantoufles de ragazzi movie, avec ses garçons haut en couleurs provoquant le chahut (ils n’ont pas tous le bagage culturel d’un Jean d’Ormesson) entre deux interstices sportives. Le film bascule ensuite du côté de la chasse à l’homme – gibier qu’on retrouve jusqu’au titre du film – et semble en définitive épouser l’idée très compétitive que le collectif ne peut survivre à l’âge adulte… Reste une bête d’acteur (vous savez tout le bien qu’on pense de Samuel Kircher) et une folle envie de cramer ce qu’il nous reste de salaire en survets Adidas.
Dieu est timide de Jocelyn Charles
Lors d’un voyage en train, Ariel et Paul s’amusent à dessiner leurs plus grandes peurs lorsque Gilda, une étrange passagère, s’invite dans leurs confidences. Son expérience de la peur ne semble néanmoins pas aussi innocente que leurs dessins… Il est brillant, ce court de 15 minutes, repéré par la Semaine de la Critique et développé par les petits gars derrière Arco (et réalisé par un clippeur de The Weeknd et L’impératrice : l’homme est déjà un nom suivi notamment dans nos colonnes). Les fans du macabre-sauce-grotesque façon Junji Itō en auront pour leur grade, et ici l’animisme japonais rejoint un art très français et très savoureux du dialogue, façon Contes de la rue Broca (l’horreur peut surgir d’une boîte à chaussures : les enfants mis devant le Canal J des années 90 s’en souviennent). En résulte un très beau petit traité autour de nos visions cauchemardesques, plus vivant que bien des machins pourtant tournés en prise de vue réelle. Un film qui va chercher la voix gitaneuse de Danièle Evenou ne peut qu’avoir bon fond…
Le gâteau du Président de Hasan Hadi
Dans l’Irak de Saddam Hussein, Lamia, 9 ans, se voit confier la lourde tâche de confectionner un gâteau pour célébrer l’anniversaire du président (qui est, rappelons-le, le gros méchant des années 90, après avoir été le fidèle allié des Occidentaux lors de sa guerre face à l’Iran). Sa quête d’ingrédients, accompagnée de son ami Saeed, bouleverse son quotidien… Tout film narrant la petite odyssée du quotidien d’un môme de neuf ans avec un gros sac fixé sur le dos convoque instantanément le souvenir de L’été de Kikujiro de Kitano. La rencontre avec un cracra pédophile à bonbons sur le chemin en moins… Et c’est peut-être ce qui nous a manqués pour trouver cette Caméra d’or (piochée dans la sélection de la Quinzaine) inoubliable : le film aligne très soigneusement les rencontres destinées à démontrer au spectateur l’implacable constat d’un pays secoué par guerre (négociants véreux, patriotes animés d’une dévotion nord-coréenne envers Saddam, flicaille elle aussi corrompue…), ne déviant que trop rarement de son cahier des charges. Si le film est efficace, manque donc cette petite pincée de muscade scénaristique qui lui permettrait de s’imposer durablement, c’est-à-dire d’aller un peu au-delà des tops de fin d’année que vous aurez vous-même oubliés quelques mois après publication.
The Son and the Sea de Stroma Cairns
Deux meilleurs amis, Jonah et Lee, partent en voyage sur la côte Nord-Est de l’Écosse, où Jonah espère échapper au chaos dans lequel il a plongé sa vie à Londres. Ils rencontrent Charlie, qui est sourd, et nouent une amitié qui finit par amener Jonah à découvrir le courage d’être vulnérable. Alerte coup de cœur du festival, qui nous a rappelé la beauté douce-amère d’un film se déroulant en Irlande cette fois et passé un peu inaperçu à la Quinzaine des Cinéastes 2022 en dépit d’un Paul Mescal présent au Théâtre Croisette: God’s Creature. Chaînon manquant entre Withnail et moi (1987) de Bruce Robinson et le cinéma d’Andrea Arnold, The Son and the Sea ausculte la tendresse qui travaille des personnages en apparence unidimensionnels – scène d’une beauté folle où Jonah rend visite à sa tante dans une résidence pour personnes âgées – sans jamais apparaître comme le traité sur la masculinité toxique que tant de cinéastes tricolores auraient pu nous pondre… ça se voit mieux que ça ne se raconte et on invite les distributeurs à se positionner sur la chose: à l’heure où on se parle, ce film passé par San Sebastien et par Toronto n’est pas prévu dans nos salles françaises…
Plus forts que le diable de Graham Guit
Valentin, un homme paumé et fauché, retrouve son fils Joseph après 20 ans d’absence et le précipite, lui et sa femme Alice, dans un chaos total. Avec JP, Mila et Gigi, le diable n’a qu’à bien se tenir… Vous connaissez probablement les frères Guit, et leur cinéma poético-craspec qui divise votre aimable rédaction (Fils de plouc, Aimer perdre). Eh bien, on le sait moins en 2026, mais le père des deux frangins belgo-safdiens est lui-même un cinéaste au prénom peu commun, Graham, oeuvrant depuis plusieurs décennies dans le polar ultra-vitaminé, dont deux déjà avec Melvil Poupaud (Le ciel est à nous, Les kidnappeurs). Voilà qui n’étonnera personne devant ce nouvel opus, ce dernier humant tellement fort l’humeur des années 90 qu’il en devient presque un cas fascinant. Dans cette tarantinade assez bancalement fignolée évoquant également le cinéma excité mais lyophilisé de Guy Ritchie, on rigole un peu (pas toujours) mais on cherche surtout en vain à s’attacher à un personnage. À coup de grosses lampées hard-boiled, le film donne l’occasion à des acteurs barbotant souvent loin de cinéma de genre de s’amuser (Melvil donc, Nahuel Pérez Biscayart, Marine Vacth…) mais sans nécessairement embarquer le spectateur dans la danse. Tournoyant lui aussi autour d’une certaine idée de l’idiotie, le film semble chercher la radicalité du cinéma des deux mômes Guit mais aboutit à quelque chose qui ressemble à un certain world-cinéma anonyme de plateforme. En résulte un problème inévitable avec ce genre d’opus, qui aura aussi ses fans parmi les amateurs de belgitude trash : le personnage joué par Asia Argento pourrait se prendre à tout moment un coup de pelle sur la tronche que le spectateur n’en serait pas pour le moins du monde troublé ou embêté… Ce n’est pas vraiment notre conception du septième art, mais peut-être y’aura-t-il des amateurs dans la pièce.
White Dog + Baxter (combo de chiens méchants)
Double programme « chien méchant » avec d’un côté, un Fuller tutoyant presque les sommets du bis (après avoir ôté toute la sève contre-culturelle dans lequel baignait le roman de Gary paru en 1970, le Big Sam nous pond un formidable portrait grimaçant des années 80 et de ses acteurs fadasses : great job, Sam…) et de l’autre, un génialissime portrait de chien parlant dégueulant sa douce misanthropie à la face du monde : l’occasion de réévaluer le film de Jérôme Boivin, qui va bien au-delà de son statut de petite curiosité pour amateurs. C’était canin mais c’était grand.
Wonderwall de Róisín Burns
Après un passage remarqué à la dernière Semaine de la Critique, Wonderwall de Roísín Burns – un prénom qu’on prononce roy-chean, tel un bon vieux milieu de terrain boule à Z irlandais évoluant sous les ordres de Sir Alex Ferguson – poursuit sa petite cuvée festivalière. Soit le récit d’apprentissage de Siobhan, une fillette de neuf ans vivant dans un quartier populaire de Liverpool au mitan des années 90, alors que la britpop est sur toutes les lèvres et que la concurrence entre Blur et Oasis est à son sommet. À la suite d’une dispute avec son frangin, voilà la pré-ado plongée dans une errance nocturne à travers des paysages post-industriels encore loin du miracle architectural de “l’effet Bilbao” et des corps masculins accoudés au pub, abîmés à la fois par le travail en usine et par des hectolitres de Carlsberg qu’on ne consomme que par pack de six. Toujours capté à hauteur d’enfant, le film donne aussi à voir l’un des derniers mouvements syndicaux du coin, centrés autour de dockers (on parle des ouvriers portuaires, pas de la marque de pantalons chino) en grève. Refusant de trancher entre le sublime et le trivial – dans ce monde d’hommes, l’un des rares pendants féminins au perso principal est une prostituée – et tutoyant par petites touches discrètes quelque chose du cinéma fantastique, Wonderwall souffle un vent frais sur notre chère Mersey. Mais rappelons quand même que la chanson du film (Alright de Cast) vaut déjà plus que les sept albums studio mal fagottés d’Oasis…
Le dernier pour la route de Francesco Sossai
Découvert en UCR à la toute fin du dernier Festival de Cannes, Un dernier pour la route raconte l’histoire de Carlobianchi et Doriano, deux cinquantenaires fauchés qui roulent à travers la nuit de bar en bar, obsédés par l’idée de s’enquiller un ultime canon. Ils croisent la route de Giulio, un étudiant en architecture aussi timide que naïf. Entre confidences et gueule de bois, cette rencontre inattendue avec ces deux mentors improbables va bouleverser la vision que Giulio porte sur le monde, l’amour… et son avenir. Le road-movie éthylé est, on s’en doute, prétexte à une succession de tranches de vie prenant le pas sur l’idée même de l’intrigue : l’intérêt du genre réside plus dans un trajet émaillé de bifurcations imprévues que dans le respect du chemin initialement balisé, et c’est bien sûr l’étude de caractère qui prévaut ici. Le film a les deux yeux rivés vers le cinéma de Bob Rafelson – on est quasiment certain que le cinéaste avait 5 easy pieces et The King of Marvin Gardens dans un coin du cortex – et son art du désenchantement pathétique mais teinté de douce flamboyance, sa métaphysique de clochards célestes devenus trop vieux pour s’assagir (ici, il s’agirait de ne PAS grandir, pour paraphraser OSS et ses leçons de morale). La tendresse envers les personnages – qui vont jusqu’à s’introduire chez un propriétaire artisto en se faisant passer pour le trio d’architectes avec qui il a pris rendez-vous, dans une scène surprenante qui ne surjoue jamais la carte de la maestria – illumine tout le film, qui a aussi à voir avec le film de ragazzi inadaptés, tendance vitelloni (c’était décidément l’une des thématiques de ce Angers 2026). Ce n’est pas à vous qu’on va apprendre qu’Easy Rider est né de la cuisse gauche du Fanfaron de Risi… Voilà un beau film embrumé qui débarque dans les salles françaises le 8 avril prochain.
Main basse sur la ville de Francesco Rosi (1963)
Austère et un brin rêche, le film l’est toujours, mais cet emblème du film politique italien n’a pas pris une ride politiquement : une certaine actualité vient même donner un sous-texte glaçant à ce brûlot franc du collier qui raconte comment un industriel inspiré du réel maire de Naples de l’époque – qui était aussi armateur, éditeur, propriétaire de clubs de foot et qui avaient l’habitude d’acheter des voix en « offrant » des paquets de pâtes ou des chaussures aux électeurs – se retrouve au-dessus de toutes les instances de pouvoir de la ville… Les partis politiques, l’Église, le vil peuple à qui on peut glisser des billets en échange de sa complicité : tout le monde en prend pour son grade dans ce film toujours aussi décapant.



