S’il y avait UN film à voir en 2023, c’était peut-être bien celui-là. Ne serait-ce que pour satisfaire une curiosité personnelle face à ce qui ressemble au phénomène Anatomie d’une chute: comprendre la trajectoire de ce petit film français qui a soudain chopé la Palme d’or au dernier Festival de Cannes, a fait polémique pour le discours de sa réalisatrice « hors-cinéma » (au point de ne pas recevoir les félicitations du gouvernement et de son chef d’État), qui a fait un beau parcours en salles (plus d’un million d’entrées), qui récolte à l’heure où je vous écris d’autres récompenses (prix du meilleur long métrage international au Gotham Awards, carton plein aux European Films Awards)…
Premier constat à sa découverte: c’est que cette Anatomie d’une chute est vraiment bien, à la hauteur de tous les lauriers tressés. Mais pour aboutir à ce constat, le spectateur doit être prévenu: sur ces 2h35, on passe par une gamme d’émotions très variées, à commencer par l’intense confusion des premières images où il se passe tellement de choses qu’on a l’impression d’être mis sur le bas-côté. Car l’attention est rapidement accaparée par une somme d’éléments dont on sait qu’ils vont être cruciaux. Il y a ce qui se passe au premier plan (une écrivaine/Sandra Hüller en pleine interview avec une journaliste), ce qui se passe à l’arrière-plan (un enfant malvoyant qui lave son chien), ce qui se passe hors-champ (une musique jouée trop fort, en l’occurrence la reprise du titre P.I.M.P. de 50 Cent par le Bacao Rhythm & Steel Band). Des images sorties de l’ordinaire, ostensiblement dramatisées car… IL VA SE PASSER QUELQUE CHOSE. Et le sentiment, presque énervant, qu’une tonne d’éléments, d’indices nous échappent. Parce que la vie bat plus fort, va plus vite que la raison, le rationnel, la logique, l’évidence. C’est d’ailleurs la « morale » du film, s’il fallait en trouver une, qui invite à ne pas passer à côté des choses compliquées.
Anatomie d’une chute, c’est l’histoire d’une chute (celle d’un homme/Samuel Theis qui chute du haut de son chalet des Alpes françaises et se tue). Mais c’est aussi l’anatomie d’un couple dans ce film qui s’intitule en réalité, derrière le fait divers, « chute d’un couple ». Car c’est le couple qui est passé au scalpel le temps d’un procès musclé, celui de l’écrivaine allemande (la géniale Sandra Hüller) accusée aux assises du meurtre de son mari, que l’on regarde avec la même passion que devant un Depardon (10ᵉ chambre – Instants d’audience, en 2004). On ignore si elle est responsable ou pas, mais elle ressemble à ces vous-et-moi soudain confrontés à la justice, voyant leur vie défiler, leur vécu, leurs secrets, leurs névroses et leurs hontes jetés en pâture et au jugement… Un procès d’autant plus ardu qu’il jongle entre les langues – l’allemand maternel du personnage principal, l’anglais pour communiquer et le français « obligatoirement » parlé au procès, limitant la parole de Sandra, ne pouvant pas employer les mots exacts pour être précise et se défendre… Et le film d’interroger la place du spectateur: vous qui avez vu ces premières images où s’est produit le drame, pouvez-vous juger sans avoir vu quoi que ce soit? Triet nous place dans la position de juré, en l’absence de témoin (si ce n’est le fils malvoyant), faisant confiance à notre intuition pour démêler le vrai du faux le temps de plusieurs face-à-face, notamment avec l’avocat général (Antoine Reinartz) qui sort de la réserve de sa fonction pour cibler la libre personnalité de l’écrivaine, « un personnage qui assume sa liberté, sa sexualité, ses choix de vie. Elle a l’air forte et ça la rend suspecte », déclare très justement la réalisatrice.
Justine Triet dit l’avoir construit comme un puzzle, dans lequel le spectateur est projeté dès la première scène et dont il ne comprend que tardivement le sens. C’est exactement ce que ressent le spectateur, paumé au départ, saisi le temps d’un procès où tout se remet dans l’ordre, puis secrètement bouleversé lorsqu’il prend la mesure de toutes les complexités qui se jouent au-delà des images. Et ce jusque dans cette opposition entre le couple mal assorti qui s’est coupé du monde/qui s’est enterré/qui ne s’aime plus (les artistes Sandra Huller/Samuel Theis) à ce couple qui s’aime en secret, mais ne peut pas s’aimer pour des raisons morales qui le dépassent (l’attirance impossible entre l’accusée/Sandra Hûller et l’avocat chargé de la défendre/Swann Arlaud). Dans la froideur judiciaire des faits, Anatomie d’un couple place l’humain au premier rang et, même lorsque toute l’intimité d’une personne est dévoilée, traduit notre incapacité à tout comprendre d’elle, qu’elle soit vivante (Sandra) ou fantôme (le mari décédé).
