En 1998, alors que son partenaire de studio Terry Farley est parti voir Chelsea jouer, Heller se retrouve avec quelques heures devant lui et un fragment vocal de Wear It Out, morceau disco de Stargard, dans son Akai. Il commence à bricoler. Douze heures plus tard, l’ébauche est là : d’abord longue d’une quinzaine de minutes, puis ramenée à dix, avec un travail de filtrage qui lui prend tellement de temps qu’il finit par laisser le morceau de côté, convaincu qu’il reviendra le terminer. Il ne le fera pratiquement pas. Trois disques acétates sont pressés ; l’un est envoyé à Frankie Knuckles. Lors d’une soirée au Sound Factory Bar de New York organisée par Erick Morillo et Subliminal, Knuckles joue le disque, puis le remet immédiatement, puis encore une fois : quatre passages consécutifs. Les appels de DJs américains commencent à affluer. Ce qui n’était pour Heller qu’une démo est déjà en train de devenir un disque de club.
Le timing est presque parfait. Depuis quelques années, la house européenne redécouvre le disco, le funk et les vertus de la boucle, tandis que la scène britannique a développé avec Boys Own une culture où house, acid house, techno, dub et indie dance peuvent circuler sans frontières étanches. En 1997, Homework de Daft Punk a contribué à rendre cette grammaire immédiatement identifiable ; à l’été 1998, Stardust impose Music Sounds Better With You et son approche disco-house filtrée à une échelle mondiale. Big Love possède le même ADN (boucle, filtre, répétition, mémoire disco), mais son corps est différent. Là où Stardust est lumineux et immédiatement euphorique, Heller construit quelque chose de plus profond et hypnotique. Surtout, il ne se contente pas de recycler une boucle instrumentale : le morceau repose sur le hook vocal de Wear It Out, tandis que l’essentiel de la musique est composé par Heller. Boys Own est alerté et décide de sortir le morceau tel quel, avant que FFRR ne prenne part à son développement commercial. Les questions de clearance autour des auteurs et éditeurs de Wear It Out retardent cependant la sortie commerciale.
Le véritable basculement intervient à la Winter Music Conference de Miami, en 1999. Heller joue Big Love lors d’une soirée organisée par Maxi Records lorsqu’un violent orage éclate. La pluie tombe sur la foule, mais personne ne part : le public continue de danser et de chanter le hook sous l’averse. Le récit est devenu l’une des scènes fondatrices de la légende du morceau, parce qu’il résume parfaitement ce qui est en train de se produire : une petite construction de studio, pensée sans ambition particulière, s’est transformée en expérience collective. Lorsque le disque sort officiellement en mai 1999, il atteint la première place du classement dance britannique et la 12ᵉ place du classement général des singles au Royaume-Uni. Un tel succès que Heller aura l’intelligence de ne pas chercher à reproduire mécaniquement sa formule. Il évoquera plus tard Supersonic, son remix pour Jamiroquai, comme une piste qui aurait pu constituer une sorte de prolongement, avec notamment un sample de Chic accéléré et un élément de didgeridoo, mais aucune véritable suite à Big Love ne voit le jour. Des années plus tard, Dimitri From Paris imagine de son côté un edit associant Big Love à l’a cappella de You’re the One for Me de D-Train ; le projet, joué en club, ne peut finalement pas être commercialisé pour des raisons juridiques.


