La séance de rattrapage : « This is how the world ends » de Gregg Araki, ou comment MTV a raté sa fin du monde

Il fut un temps où la télévision avait encore peur du cinéma. Où l’idée même de confier une série à un auteur estampillé « festival » relevait de l’hérésie industrielle. David Lynch avait bien dynamité la frontière avec Twin Peaks, mais l’Amérique préféra retenir le café et le rideau rouge plutôt que la leçon. Quelques années plus tard, Gregg Araki se pointe avec This Is How the World Ends, et MTV, croyant sans doute signer un teen show un peu edgy, met la main sur une grenade queer dégoupillée. Résultat : panique à bord, pilote abandonné, œuvre fantôme. Circulez, il n’y a rien à voir. Surtout pas ça.

Car ce pilote est tout sauf un brouillon. C’est un concentré d’Araki pur jus, pressé jusqu’à la lie : ados désœuvrés, sexualités flottantes, désir mal orienté, ironie acide et apocalypse intérieure permanente. Un lycée américain comme une installation d’art contemporain, où les murs crient MTV 1999 pendant que les corps cherchent désespérément une issue de secours émotionnelle. Casper, stalker pathétique avant l’heure ; Miles, skateur aux penchants œdipiens ; Sluggo, héroïne lunaire en quête d’un amour gothico-sorcière : tout ce petit monde erre dans une réalité saturée, déjà morte, mais qui continue de danser.

Araki pousse ici son cinéma jusqu’au point de rupture, comme s’il avait décidé de tester combien de couleurs, de tubes 90s, de désirs contradictoires et de dialogues faussement idiots pouvait encaisser une chaîne musicale sans appeler la sécurité. Chemical Brothers, Radiohead, Beastie Boys : la bande-son cogne comme un best-of gravé sur CD rayé. Les décors explosent la rétine, les personnages parlent comme s’ils savaient déjà qu’ils deviendraient des mèmes vingt ans plus tard, et Michael J. Anderson surgit comme un clin d’œil malveillant à Twin Peaks, rappelant que l’étrangeté, la vraie, ne se domestique pas.

Ce qui sidère encore aujourd’hui, ce n’est pas que MTV ait refusé le projet (c’était écrit, soyons honnêtes), mais qu’elle ait cru une seule seconde pouvoir l’absorber. Araki ne sait pas édulcorer. Il ne sait pas rassurer. Il filme la jeunesse comme un champ de ruines, traversé par des pulsions contradictoires, où l’hétéronormativité est déjà un cadavre. Face à Dawson’s Creek (série plus « confortable » pour un board), This Is How the World Ends aurait été un corps étranger, un virus joyeusement corrosif. Peut-être trop bruyant, peut-être trop libre. Peut-être dangereux.

Avec le recul, ce pilote ressemble à un message envoyé trop tôt, perdu dans les limbes de la programmation. Une fin du monde annoncée avant l’heure, quand la télévision n’était pas encore prête à regarder ses ados autrement que comme des consommateurs innocents. Araki, lui, regardait déjà ailleurs : vers une jeunesse éclatée, fluide, désespérée mais lucide, qui survivrait à l’an 2000 et à MTV. Aujourd’hui, alors que ses films trouvent refuge chez divers distributeurs et éditeurs et que la culture mainstream réclame à cor et à cri des récits LGBT plus radicaux, ce pilote revient comme un fantôme goguenard.

This Is How the World Ends n’est pas une série avortée : c’est une anomalie temporelle. Un artefact mélancolique et furieusement vivant, qui rappelle que la télévision aurait pu muter plus tôt. Elle a préféré attendre. Araki, lui, n’a jamais attendu personne. Et c’est sans doute pour ça que ce monde-là devait finir avant même de commencer. Et le plus beau dans tout ça, c’est qu’il est disponible sur YouTube.

This is how the world ends
De Gregg Araki
Avec Michael J. Anderson, Lucas Babin, James Duval

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