« Un parfait inconnu » de James Mangold : Bob Dylan à jamais insaisissable

LES ETOILES DE LA REDAC

Gérard Delorme

Il n’y a rien de très imprévisible à attendre du biopic de James Mangold sur Bob Dylan. Le cinéaste avait déjà prouvé avec Walk the line qu’il était capable de faire à la fois classique et complexe, une grande partie de la réussite venant de sa collaboration avec Joaquin Phoenix. Avec Johnny Cash, Mangold s’était vite rendu compte qu’il était vain de chercher l’exhaustivité avec un sujet si vaste, et qu’il fallait se concentrer sur une période limitée pour espérer en exprimer un sens substantiel.

En s’attaquant à Dylan, il rencontrait le même genre de choix, les deux artistes ayant pas mal en commun (en plus d’un respect réciproque). Notamment, leur capacité instinctive à s’adapter aux aléas du temps sans jamais renier leur identité leur a valu une longévité étonnante. D’où une fois de plus le choix judicieux de la synecdoque, qui consiste à traiter une partie pour suggérer le tout, lequel est résumé dans le titre et ses multiples sens.

Conformément au livre D’Elijah Wald (Dylan goes electric!) dont le film s’inspire, tout commence avec l’arrivée de Dylan à New York en «parfait inconnu», et se termine au fameux concert du festival folk de Newport en 1965 où la moitié du public qui en avait fait une idole, le conspue pour oser jouer électrique. Il y a quelque chose de sacré dans la première mission que se fixe Dylan, qui consiste à rendre visite à son héros Woodie Guthrie (Scoot Mc Narrie), hospitalisé pour la maladie de Huntington. Mais il y a quelque chose d’intéressé aussi, puisque iI lui suffit de chanter une de ses compositions pour se faire approuver par Guthrie et plus tard parrainer par Pete Seeger (excellent Edward Norton) sur la scène folk locale de Greenwich village, déjà évoquée dans Inside Llewyn Davis, le film ironique des Coen sur la même époque. De fil en aiguille, le barde se fait connaître en se servant habilement des unes et des autres pour se hisser jusqu’à une notoriété dont l’ampleur le gênera lui-même.

La période relativement brève (six ans) contient suffisamment de faits et d’indices pour comprendre pourquoi il était si difficile à cerner. Secret, fuyant, affabulateur («J’ai appris la guitare en travaillant dans un cirque»), il se cache derrière des masques et des accessoires variés (les lunettes de soleil, la moto). En dépit de son attitude pas franchement chaleureuse, beaucoup de gens veulent être son ami, et beaucoup de filles veulent coucher avec lui. Sa relation avec Sylvie (Elle Fanning) ne l’empêche pas de séduire Joan Baez qui lui sert autant de partenaire que de tremplin. Comme il le lui dit avec une pointe de cynisme, elle chante joliment, un peu trop même. C’est probablement pour souligner cette sentence que la chanteuse est incarnée par une actrice (Monica Barbaro) presque trop jolie. Mais l’interprétation vise davantage la conviction que la ressemblance, même si la plupart des acteurs jouent de leurs instruments et chantent en direct. De ce point de vue, Chalamet est assez stupéfiant.

La première partie fonctionne à fond, traduisant avec succès l’impression de découvrir les chansons en même temps que le public, comme si c’était la première fois. Il y a de quoi frissonner de l’âme. La deuxième partie se perd un peu dans les méandres de ce qui a abouti à la répudiation du troubadour par une partie de son public, lui aussi paradoxal. La musique folk a toujours été engagée socialement, mais ses supporters se sont quand même révélés des intégristes conservateurs, incapables d’envisager la moindre adaptation à une époque changeante.

Visuellement, la reconstitution est impeccable. Historiquement, on peut faire confiance à Jay Cocks, le scénariste de Scorsese, pour rester factuel tout en rendant le récit simple et lisible. Les puristes trouveront probablement des raisons de pinailler sur des détails et des inexactitudes, mais Un illustre inconnu tire le meilleur parti des éléments dont il dispose: en retraçant le sillage laissé par un phénomène trop rapide pour se laisser capter, il donne une idée assez juste de sa dimension légendaire (et toujours vivante, puisque Dylan continue à sortir des disques). Monument de la culture américaine, il s’est toujours esquivé lorsqu’il sentait que l’importance qu’on lui accordait était exagérée ou mal comprise. Invité à recevoir un prix Nobel de littérature, il a donné tout son sens à l’expression «briller par son absence». Dylan restera à jamais insaisissable.

29 janvier 2025 en salle | 2h 20min | Biopic, Drame, Musical
De James Mangold | Par Jay Cocks, James Mangold
Avec Timothée Chalamet, Edward Norton, Elle Fanning
Titre original A Complete Unknown

 

Visuellement, la reconstitution est impeccable. Historiquement, on peut faire confiance à Jay Cocks, le scénariste de Scorsese, pour rester factuel tout en rendant le récit simple et lisible. Les puristes trouveront probablement des raisons de pinailler sur des détails et des inexactitudes, mais Un illustre inconnu tire le meilleur parti des éléments dont il dispose"Un parfait inconnu" de James Mangold : Bob Dylan à jamais insaisissable
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