Les années passent, on y revient toujours. À quoi ? À The Riddle, le morceau-phare des années 80 qui passait en boucle sur NRJ et squattait les cassettes audio de nos parents pendant les trajets des grandes vacances en voiture. Ah ça, on en a bouffé, du Riddle, de son lyrisme qui faisait voyager à lui seul, de son refrain diaboliquement efficace, d’un peu tout. Un tube pop mystérieux, tellement qu’on n’a jamais vraiment su : 1. Qui était vraiment le père Kershaw ? 2. Que racontait The Riddle ?
Car Nik Kershaw n’est pas seulement l’homme d’un tube. Né en 1958 à Bristol, il s’impose au Royaume-Uni en 1984 avec une série de succès qui comprend Wouldn’t It Be Good, I Won’t Let the Sun Go Down on Me et, bien sûr, The Riddle. Nicholas, Nik pour les intimes, voulait faire de la musique. Au début des années 1980, afin de trouver un manager, il passe une annonce dans le magazine Melody Maker et rencontre Micky Modern, qui l’aide à décrocher un contrat chez MCA Records. Wouldn’t It Be Good, son deuxième single, lui met le pied à l’étrier, tandis que Human Racing confirme son succès. Galvanisé, Nik doit ensuite préparer un nouvel album en un temps record : deux semaines à peine pour écrire presque tous les morceaux, alors qu’il est encore occupé à promouvoir le précédent. Il compose neuf chansons, dont Wide Boy, déjà écrite auparavant, ne fait pas véritablement partie de cette course contre la montre. Il présente ses démos à son producteur, Peter Collins, qui lui fait comprendre que tout cela est fort bien, mais qu’il manque un tube. Nik remonte alors dans sa petite pièce de travail et compose en une dizaine de minutes les accords et la mélodie de ce qui deviendra The Riddle. Comme il le racontera bien plus tard à Classic Pop, le morceau est arrivé presque d’un seul jet : il lui fallait un single, et la musique a coulé de source.
Les sessions d’enregistrement étant programmées très peu de temps après, Nik n’a pas franchement le temps d’écrire ses paroles. Il couche sur le papier tout ce qui lui passe par la tête, sans chercher de sens, afin de trouver la bonne mélodie vocale. Cela donnera un texte énigmatique intitulé The Riddle, « l’énigme ». Des paroles provisoires, jetées ensemble pour épouser la musique. Le sens de tout ça ? Quel sens ? Il n’y en a pas. Kershaw a pourtant essayé à plusieurs reprises de remplacer ces paroles par un véritable texte, mais aucune nouvelle version ne sonnait aussi bien que celle improvisée au départ. Il a donc fini par la conserver. Le plus savoureux, c’est que sa maison de disques a ensuite organisé un concours avec BBC Radio 1 pour inviter les auditeurs à résoudre l’énigme. Le public s’est lancé dans des interprétations parfois très élaborées, alors que le principal intéressé n’avait tout simplement pas la réponse. (Entretien : https://www.northernsoul.me.uk/i-dont-hanker-for-being-chased-round-the-arndale-centre-by-norwegian-schoolgirls-anymore-nik-kershaw-talks-to-northern-soul/)
The Riddle sort en novembre 1984, quelques mois seulement après le dernier single extrait de Human Racing. Le clip, réalisé par Storm Thorgerson, joue à fond la carte du mystère mystérieusement mystérieux. On y voit Nik Kershaw déambuler dans une maison en forme de point d’interrogation, franchir quelques obstacles et fouiller des tiroirs tout en chantant. Il multiplie les références à Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, avec une jeune fille qui sort d’une pièce par une petite porte et deux messieurs ventripotents qui évoquent Tweedledum et Tweedledee. Le choix de Storm Thorgerson n’est pas anodin : le graphiste et photographe britannique, célèbre pour ses pochettes de Pink Floyd, notamment celle de The Dark Side of the Moon, savait fabriquer des images surréalistes qui semblaient cacher une histoire sans jamais la livrer complètement.
L’illogisme presque kafkaïen du clip épouse donc les paroles de la chanson, qui ont suscité perplexité et spéculations. Jusqu’à la dernière image, où le grand labyrinthe semble trouver son Sphinx : un personnage en costume vert ramasse le point d’interrogation. Il s’agit du Sphinx, autrement dit le Riddler, l’un des adversaires de Batman. Un clin d’œil particulièrement amusant quand on repense à The Batman, le film de Matt Reeves sorti en 2022, dans lequel Paul Dano incarne un Riddler autrement plus inquiétant. Comme quoi, Nik Kershaw et Robert Pattinson, même combat à des décennies d’écart. Oui, on s’égare…
Bref, succès immédiat et mérité pour ce morceau qui restera dans nos mémoires et dans nos cœurs. L’année suivante, Kershaw participe au Live Aid, le concert caritatif organisé le 13 juillet 1985 à Wembley et à Philadelphie. Il y interprète notamment Wouldn’t It Be Good et I Won’t Let the Sun Go Down on Me, au milieu d’une affiche devenue historique.
Pour finir, un petit coucou à ce cher Gigi D’Agostino qui, en bon fan de la chanson, signe en 1999 une savoureuse reprise dance de The Riddle. Cette nouvelle version remet le titre en circulation auprès d’un public qui n’avait pas nécessairement connu l’original à sa sortie, en accélérant son tempo et en lui donnant les couleurs électroniques de la fin des années 90. Pour ceux qui ne connaissaient pas The Riddle enfant, ça ressemblait sans doute à de la soupe. Pour ceux qui connaissaient, c’était du gros plaisir coupable, même pas coupable…


