« Scorpio rising » de Kenneth Anger, à (re)voir dans la carte blanche chaos à L’étrange Festival

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Projeté dans le cadre de notre Carte Blanche Chaos à L’étrange Festival 2023, Scorpio Rising de Kenneth Anger 🎚️ a tellement été pillé par de nombreux cinéastes que vous le connaissez sans même l’avoir vu. Cette phrase, elle est de Paul Schrader. Il a raison et le découvrir, si c’est le cas, ou le revoir, dans une salle de cinéma, va être une épiphanie.

Cela aurait pu être un banal documentaire sur un groupe de motards new-yorkais. Roulage de mécaniques au sens propre et figuré, courses nocturnes, rites sectaires en noir. Mais pas avec Anger, impossible. Le disciple de la lanterne magique, petit sorcier et grande vipère de Hollywood, quittait les rivages de la fantaisie. L’enchaînement de poèmes perdus (ses hommages à Cocteau et à Lautréamont qu’on ne verra jamais) et d’ensorcellements baroques (le Pierrot Lunaire de Rabbit Moon ou l’orgie mythologique de l’ambitieux Inauguration of the pleasure dome) laissent place à un monde en dur, un monde moderne celui-là. Retour à la réalité… ou presque. Et puisque son Histoire d’O ne s’est jamais fait, autant rester dans un certain imaginaire bdsm: des hommes entre eux, créant des liens de cuir et de métal, les cheveux dans le vent sur leur engin de mort. Après les marins de Fireworks et avant les malabars de Tom of Finland, Anger pétrit une nouvelle bulle de fantasme: celle des motards. La continuité de Genet et de sa passion pour les mauvais garçons est là, inévitable.

Pourtant, à l’inverse des récréations fantasmagoriques qui le précèdent, Scorpio Rising a été un film de la chance: quand Anger filme Bruce Byron, ce loubard né sous le signe du Scorpion, dans son appartement enfumé, envahi de gris-gris morbides, de posters de stars de cinéma et de félins siamois, tout est là. Quand ces messieurs s’offrent une soirée de décadence à Coney Island, imbibant de moutarde l’entre-jambe de leur nouvelle recrue, c’est là aussi. À Anger d’y ajouter sa sensualité, sa malice, son fétichisme, par le montage et les images parasites: un gilet en cuir sur un dos musclé nu (en réalité, un modèle employé pour l’occasion), les blousons qu’on zippe et rezippe, des chaînes qu’on noue, les ceintures qu’on glisse et qu’on attache. Collez la voix frémissante de Roy Orbison et de son Blue Velvet sur ces grands gaillards burinés, et soudain, un trouble s’opère.

Comme un grand clip avant l’heure, Scorpio Rising réutilise des standards des fifties pour les plaquer sur des tableaux mystiques et froids, où il suffit de peu pour rendre les odeurs de vidange ou de tabac froid soudainement plus douces. La collision des images, tantôt sur le vif, tantôt soyeuses, avec l’imagerie catho ou nazie, a fait hurler les concernés qui auront crié, sans surprise, à l’obscénité. À une époque où l’on traquait la moindre entourloupe, le moindre plan à double tranchant, Anger savait très bien ce qu’il faisait. Il a poussé encore plus loin le vice et le détournement des codes dans Kustom Kar Kommandos, où la messe noire des motos laissent place au sucre glace des capots de voiture: le tuning comme un rite de passage homosexuel, où l’on a troqué le noir cambouis contre le rose bonbon. Une subversion des images qui nous manque décidément beaucoup. J.M.

(Re)voyez Scorpio Rising lors du programme 1 du mardi 12 septembre à 17h15 à L’étrange Festival, en double programme chaos avec Lost in the night de Amat Escalante (par ici pour prendre votre place).

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