Lost in the night/Perdidos en la noche travaille quelque chose de plus trouble que les autres longs métrages du réalisateur mexicain Amat Escalante, créant la parfaite distance focale sur chacun des personnages de cette sombre comédie humaine. C’est à découvrir de toute urgence dans le cadre de notre Carte Blanche Chaos à L’étrange Festival 2023.
Plus jeune rejeton de la vague de cinéastes mexicains émergents dans les années 1990/2000, ayant notamment commencé comme assistant de Carlos Reygadas sur Bataille dans le ciel en 2005, le réalisateur Amat Escalante s’est très vite démarqué par son attrait pour la violence, les personnages déshumanisés, vivant dans la misère et prêt à tout pour survivre. Après des débuts fracassants dans la mise en scène avec Sangre en 2005, puis Los Bastardos en 2008, tous deux sélectionnés à Un Certain Regard, Escalante connaît la consécration avec Heli en 2013, en compétition et prix de la mise en scène à Cannes. Pas de quoi se reposer sur ses lauriers et ses zones de confort. En 2016, La Région sauvage redistribue les cartes. Drame social, histoire d’invasion extraterrestre et film érotique, il marquait un premier pas de côté dans la carrière du Mexicain. Après une longue absence de 7 ans, le revoilà avec Lost in the Night confirme un nouveau changement radical de style, la mue d’un cinéaste qui signe ce qui ressemble à son meilleur long métrage à ce jour. On y retrouve la même volonté de brouiller les pistes, de refuser toute catégorisation. Tour à tour thriller nocturne, pamphlet contre un Mexique corrompu et satire du milieu de l’art et de l’influence, Lost in the Night aime le danger, marche sur un fil et s’il menace de sombrer à de nombreuses reprises, il parvient toujours à maintenir son cap, celui d’une série B vénéneuse et bizarroïde comme on en voit peu sur nos écrans.
Partant du postulat classique du prolétaire infiltrant une famille bourgeoise pour la faire voler en éclat, Amat Escalante tire son épingle du jeu, exactement de la même façon que Bong Joon Ho il y a quatre ans avec le successful Parasite. Plutôt qu’un scénario et une mise en scène à l’efficacité redoutable, Lost in the Night consume son spectateur dans son atmosphère tendant vers l’abstraction, et par son goût prononcé pour l’égarement. Pour citer ce cher Gautier qui lui a tressé des lauriers au dernier Festival de Cannes, le film est une sorte de croisement rêvé entre Le Fleuve Sauvage d’Elia Kazan qui racontait la lutte d’habitants du sud des États-Unis et leur refus d’être expropriés devant la construction d’un barrage, et le Théorème de Pasolini, où Terence Stamp venait détraquer de l’intérieur une famille en se permettant (presque) de s’enfiler le grand-père au troisième étage. Perdition et errance se révèlent bel et bien au cœur du projet esthétique de ce long chaos, son titre fournissant d’ailleurs une clé de compréhension des plus probantes (Perdus dans la nuit, pour les non-anglophones). Le film s’ouvre sur un prologue des plus glaçants. Des activistes écolos qui luttent contre l’implémentation d’une mine sont pourchassés et assassinés par la police locale. Parmi ces personnes portées disparues, la mère d’Emiliano, un ex-mineur ayant subi de graves séquelles qui depuis trois ans remue ciel et terre pour la retrouver. Une piste l’amène dans la demeure fantaisiste d’une chanteuse célèbre, de sa fille influenceuse aux penchants morbides et de son nouveau compagnon, un plasticien qui s’est attiré les foudres d’une secte depuis qu’il a utilisé le cadavre de leur pédophile de gourou pour l’une de ses œuvres contestataires. Une maison de fous qui cache de nombreux secrets, et dans laquelle Emiliano s’immisce en tant que gardien et homme à tout faire.
Plutôt que la contamination du foyer par la présence d’Emiliano (fascinant Juan Daniel García Treviño), Escalante opère un mouvement inverse. D’abord loup au milieu de la bergerie, il se fait peu à peu proie. Il déjoue des morceaux d’intrigues naissantes, comme une folle virée meurtrière menée par des adolescents contre un cartel de drogue, tuée dans l’œuf par la fuite in extremis d’Emiliano. Un peu plus tard, Emiliano s’endort au milieu du désert sous l’effet de l’alcool, et se réveille sur un bateau au milieu d’un lac aux côtés de Rigoberto. Par la grâce de ses effets de montage, ses ellipses et la simple force de sa mise en scène (on pense à ce plan subjectif de voyeur longtemps anonyme), transcendant un scénario déjà robuste, Lost in The Night nous perd avec délice dans sa quête vers nulle part. Le film se permet même le luxe de laisser en suspens sa résolution. La marque d’un grand thriller mystérieux et magnétique. M.B.
Découvrez Lost in the night de Amat Escalante lors du programme 1 du mardi 12 septembre à 17h15 à L’étrange Festival, en double programme chaos avec Scorpio Rising de Kenneth Anger (par ici pour prendre votre place).
