Tsai Ming-liang à Locarno: François Truffaut, plateforme, cinéma, sexualité… Des nouvelles du réalisateur de « La saveur de la pastèque »

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Et là-bas, comment va Tsai Ming-liang, figure incontournable du cinéma mondial de ces 30 dernières années, et grand fournisseur de films chaos (La RivièreEt là-bas, quelle heure est-il ?La saveur de la pastèque, pour ne citer qu’eux) devant l’éternel?

Votre serviteur a eu la chance de faire partie de la délégation officielle qui a pu approcher le maître horloger taïwanais au dernier festival de Locarno, où lui a été remis le Pardo alla carriera Ascona-Locarno Tourism. Un entretien collectif où une demi-douzaine de journalistes du monde entier ont soigneusement affûté leurs questions – itze eu nonor to spik wiz iou, Mister Tzaï! – questions passées par la moulinette d’un interprète chargé de restituer les réponses en anglais (le temps a donc filé très vite). Voici nos morceaux choisis.

La place du son et de la parole dans vos films…
Contrairement aux musiques spécifiques créées pour accompagner un film, mes longs-métrages sont remplis de sons de la vie quotidienne. Il m’arrive d’exagérer volontairement ces derniers, pour souligner la solitude de mes personnages. Vous savez, je ne crois pas vraiment aux dialogues cinématographiques. Ils ne me semblent jamais réels, ils poussent trop le curseur dramatique. Comme dans la vraie vie, beaucoup de mes protagonistes réagissent simplement à des situations sans avoir besoin de mots: ils agissent. Ce rapport à l’authenticité est pour moi crucial, et c’est ce qui fait que la performance n’est pas vraiment une chose qui m’intéresse…

La place grandissante des « contenus » et l’hégémonie des plateformes…
Je suis peut-être traditionnel en disant ça, mais je pense que l’endroit idéal pour voir des films reste le grand écran. Je reste très attaché à l’expérience de la salle. Mais la diversité des choses proposées est aussi cruciale: quand nous étions jeunes, les films qui étaient projetés n’étaient pas choisis par nous, mais par les commissions de censure du gouvernement, par les sociétés de distribution, ou même orientés par nos coutumes et aspirations locales. Nous n’avions pas la main là-dessus. C’est un problème qui a aujourd’hui disparu. La question qui se pose de nos jours, c’est celle de l’esthétique. Dans les années 60/70/80, les films avaient un sens esthétique beaucoup plus fort : aujourd’hui, les films sont dans leur majorité informatifs, démonstratifs. À cet égard, les musées deviennent de plus en plus importants, on remarque d’ailleurs qu’ils sont de plus en plus nombreux à disposer de salles de cinéma, un nouveau circuit est en train de progressivement se mettre en place, ce qui donne plus de latitude aux artistes pour créer.

L’importance du sexe dans vos films, et notamment sa dimension subversive (inceste, différence d’âge, prostitution, et tout le toutim)…
Well… I like sex a lot… But I’m old now! [rires communicatifs dans l’ensemble de l’assemblée réunie autour de lui, NDLR]. Le sexe que nous voyons d’ordinaire au cinéma est embelli, magnifié. Dans la vraie vie, le sexe est bien plus prosaïque, c’est comme manger, disons que ça fait partie des interactions sociales… Les aspects réels, les aspects plus authentiques du sexe, ne sont ni beaux, ni parfaits. Parfois, le sexe a quelque chose à voir avec la frustration. Quand les spectateurs voient des scènes de sexe dans mes films, ils ne voient pas qu’un acte charnel : ils voient aussi la solitude, des liens de domination, l’incapacité des gens à communiquer entre eux… Dans Days (2020) par exemple, le sexe a certes une dimension transactionnelle, mais c’est aussi un acte de consolation pour une personne qui se sent seule. C’est quelque chose d’ambivalent, et jamais, je ne montrerai le sexe comme uniquement quelque chose de glamour.

Votre admiration jamais démentie pour François Truffaut et l’ensemble de la Nouvelle Vague, même si votre cinéma paraît finalement assez loin de cet univers…
J’admire en effet beaucoup la Nouvelle Vague, mais aussi d’autres mouvements cinématographiques européens, notamment le Nouveau cinéma allemand et de nombreux cinéastes italiens qui ont officié à cette époque. Ce qui me parle dans ces films, c’est la dimension individualiste, l’aspect autobiographique, l’idée que tous ces films s’apparentent plus ou moins à un journal: c’est sûrement en cela que ces mouvements m’ont inspiré. Mais Truffaut avait une sorte de douceur dans sa manière de traiter les problèmes personnels. Sur ce point, on ne peut pas vraiment dire que je suis comme lui [ça fait bien sourire la salle, NDLR]…

Quand une idée vous vient pour un film, comment procédez-vous?
Cela part toujours de quelque chose qui se passe ou qui s’est passé dans ma vie. À chaque décennie que je vis, quelque chose de nouveau arrive. Je suis aussi très proche – physiquement, mais aussi mentalement – de mes acteurs. Je vis avec eux. Lee Kang-sheng et moi vivons dans le même quartier, je peux observer sa vie. Ces dernières années, j’ai eu envie d’aborder ce qui se passe quand vient la soixantaine (je vais donc devoir attendre qu’il ait à son tour 60 ans!) Je réalise que je ne suis plus le même qu’avant, je n’ai plus la même force physique: quand je repense à mes œuvres précédentes, je suis moi-même surpris de l’énergie dont j’ai pu faire preuve. Je ne peux plus faire les mêmes films qu’avant, mais je peux toujours observer…

Vous qui avez souvent filmé la jeunesse et l’incommunicabilité: pensez-vous que nous avons perdu la faculté d’interagir entre les différentes générations?
Les temps changent très vite, probablement plus aujourd’hui qu’auparavant. Si je prends mon cas personnel, ce que j’aime est très différent de ce que les jeunes apprécient aujourd’hui, en termes de musique, de cinéma et de l’ensemble des formes d’expression artistique. Ils ont leur propre culture. Mais j’ai moi-même été jeune et j’ai moi-même affronté des réalisateurs plus âgés sur ces questions de goût. Je ne pense pas que nous sommes en face d’un problème sérieux. Quand je crée, je ne me pose pas la question de savoir si cela satisfait les attentes d’un public en particulier. Ce qui compte, c’est l’expression personnelle. Il y a d’ailleurs des jeunes qui sont déjà âgés à l’intérieur, et des vieux qui portent un regard très jeune sur les choses… L’important, c’est de rester fidèle à soi-même.

Pouvez-vous nous parler de votre prochain projet?
Si vous parlez de longs-métrages, je vais reprendre là où je m’étais arrêté avec Days, mais de façon beaucoup plus simple. Un petit budget, une petite équipe, afin de pouvoir au maximum « dé-industrialiser » l’histoire, de manière toujours plus artisanale. Je recherche une manière encore plus libre de fabriquer mes films.

Propos recueillis par Gautier Roos, au Festival de Locarno

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