OFFSCREEN FILM FESTIVAL 2022 / Jour 9: « Sexual Drive », « Mad God »

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Notre envoyé spécial Alan Deprez est l’émissaire du Chaos pour cette édition 2022 du Offscreen. Il nous livre ses impressions sur les œuvres projetées dans ce festival cher à son cœur (meurtri). Jour 9: curiosité japonaise (Sexual Drive, ou «comment parler de sexe sans en montrer») et film d’animation monstrueux (Mad God).

Au Offscreen 2022, ce dimanche 20 mars s’ouvrait dès 17h00 par la projection de Sexual Drive (2021), qui en a laissé plus d’un(e) circonspect(e). Tout le monde savait que le grand événement du jour prendrait place à 19h00 : la séance de Mad God (2021), l’arlésienne du magicien des SFX Phil Tippett (en poste sur Star Wars, RoboCop, Jurassic Park, Starship Troopers et bien d’autres).

Le public ne s’y est pas trompé : la salle du Cinéma Nova était archi-comble, avec des personnes assises sur les marches, un balcon plein à craquer (encore heureux que l’édifice est solide)… Si des gens avaient pu s’installer sur les chiottes et avoir une vue à peu près correcte sur le big screen, elles/ils l’auraient fait. Ah ah. D’ailleurs, mon poto Eddy The Healer (un des tatoueurs les plus hypés de Bruxelles – checkez sa page Insta -), une de ses charmantes amies (collectionneuse de plantes rares) et moi avions dû nous créer une place tout en haut du balcon, contre le mur et avec des grosses tronches devant nous, qui nous forçaient à nous contorsionner pour mater l’écran. C’est la vie…

Le potentiel sexuel du mapo tofu
Sans être un fin connaisseur des œuvres de Kôta Yoshida (Love Disease), on constate que les représentations érotiques occupent tout un pan de sa filmographie, qu’il choisisse de les traiter avec mesure – voire une forme de naturalisme – ou sous un angle plus décomplexé, comme dans le fétichisto-coquinou The Torture Club (2014), qui fait la part belle à un humour presque burlesque.

Avec Sexual Drive, il opte pour une approche volontairement froide, un peu austère (la forme du film est ad hoc) et distanciée, alors que l’on imaginait plutôt qu’il filmerait avec sensualité ce qui se passe en cuisine, comme il capterait les corps qui s’enlacent et se mélangent. On pensait également que les aliments seraient pourvus d’une forte symbolique sexuelle (c’est parfois le cas, surtout dans la première histoire), mais avant tout qu’ils seraient le prolongement des organes afférents.

Sexual Drive est scindé en 3 récits distincts, ce qui confère encore plus de rigidité à la façon de faire de Yoshida. Très minimaliste et épurée, elle n’est pas inintéressante mais peut laisser dubitatif, alors qu’on s’attendait à des chorégraphies culinaires similaires à celles du Festin Chinois (Gam yuk moon tong, 1995) de Tsui Hark, ou au côté très charnel du génial Tampopo (1985) de Jûzô Itami. C’était bien sûr le cas de votre humble serviteur. Néanmoins, vous ne considérerez plus le nattō (aliment traditionnel nippon à base de graines de soja fermentées), le mapo tofu (googlez cette recette, je ne m’appelle pas Marmiton-NDR) et même les rāmens de la même manière après avoir vu Sexual Drive. Le nattō est d’ailleurs au cœur d’une des plus belles scènes du film: une dégustation un peu «filandreuse» par la ravissante Manami Hashimoto (The Fable: The Killer Who Doesn’t Kill). Les soupçons d’adultère sont en option.

Démiurge et compagnie
Mad God a mis plus de 30 ans à se concrétiser, mais le jeu en valait la chandelle. D’emblée, dès les premières minutes du film, le spectateur se trouve dans le même état que ce scaphandrier, qui descend de plus en plus bas dans les profondeurs, quitte à être confronté à l’innommable. Et de fait, Mad God s’avère oppressant et anxiogène. Il développe une vision très noire des mondes dépeints, étouffante pour ceux qui se laisseraient engloutir.

Phil Tippett dépasse les influences steampunk ou post-nuke auxquelles on aurait voulu lier son joli bébé difforme. Mad God est un véritable « film-univers », riche et foisonnant. D’une minutie maniaque, il repose pour l’essentiel sur la technique de la stop motion – vraisemblablement rehaussée par les méthodes et les outils de post-prod. modernes -, mais implique aussi d’autres types d’animation. On aurait aimé questionner Tippett là-dessus (nous en avons discuté avec mon ami cinéaste Sacha Feiner), mais le Q&A en visio qui devait suivre la séance a malheureusement été annulé, pour des raisons indépendantes de la volonté du festival.

Très chargé (il y a des éléments à regarder dans chaque recoin du cadre), Mad God transmet une impression tenace d’atmosphère déliquescente et de pourriture généralisée, à peine atténuée par une séquence plus colorée (un brin psychédélique). Il y a une telle prédominance des fluides et des substances excrémentielles dans cet univers, comme si tout était systématiquement ingurgité, digéré et expulsé sous forme de matières pas très nobles.

Entièrement muet (on ne distingue que des cris et borborygmes), Mad God s’avance de manière implacable, sans une once d’espoir. C’est comme si la folie du démiurge qui y apparaît, incarné par l’historien du cinéma (c’est un grand spécialiste du western) et réalisateur Alex Cox (Repo Man, Sid & Nancy), n’était rien à côté de celle de Tippett et de la détermination qu’il lui a fallu pour mener l’entreprise à bien. Son œuvre-monstre mérite d’autres visions pour en faire le tour et nous ne manquerons pas d’y revenir. A.D.

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