C’est l’histoire d’un gamin un peu plus intelligent que les autres qui souhaite entrer dans les ordres, mais qui n’arrive pas à réfréner ses envies masturbatoires. Traumatisé par la mise à mort d’un cochon, le jeune Bruno va d’abord faire ses preuves sur des animaux, avant de s’essayer, comme Pierre Rivière avant lui, au corps humain… Pour évoquer Bruno Reidal: confessions d’un meurtrier, ce film événement signé Vincent Le Port en salles mercredi, rencontre sans queue ni tête avec le délicieux Dimitri Doré au dernier Festival de Cannes: une plongée dans un monde étrange où Elie Kakou dialogue avec Starsky et Hutch, Jean Carmet et Tilda Swinton…
Le mensonge a parfois du bon. Dans son Livre noir des serial killers, la «sommité» mondiale du crime Stéphane Bourgoin (c’est du moins ce qu’on croyait avant qu’un collectif anonyme ne vienne révéler les affabulations de l’homme à la voix qui chevrotte) remet en lumière l’existence d’un séminariste du Cantal dont la tête de bon élève a longtemps caché d’inavouables pulsions meurtrières… Le petit Bruno Reidal n’aura tué qu’une fois, en 1905, sans éprouver le moindre remords. Il se rend pourtant de lui-même aux autorités et livre un fabuleux témoignage où il retrace sa vie de martyr, avec une élégance de plume qui rappelle les Mémoires du poète-assassin Lacenaire!
Habile passe décisive du destin: il y a quelques années de ça, Jean-Luc Vincent assiste à l’adaptation d’Un crime de Bernanos (!) par Jonathan Capdevielle et repère sur scène un jeune acteur qu’il recommande à Vincent Le Port, cinéaste obsédé par le tueur cantalien depuis sa lecture du maître ouvrage de Bourgoin. Bingo massacreur: le petit gars, qui campait chez Capdevielle «un enfant de chœur, un petit gendarme et une travelotte», fait la même taille et le même poids au gramme près que l’enfant Reidal… «Il avait aussi une voix grêle, un peu fluette, aigrelette, comme moi», nous confie cette graine de star en chipant une frite taillée en biseau dans notre assiette, sans toucher au rutilant tartare de bœuf qui orne notre table du Petit Majestic, au mitan du dernier Festival de Cannes (souvenez-vous, le thermomètre dépassait fréquemment la barre des 30 degrés).

Dans le cadre d’un entretien classique – 20 petites minutes casées dans un emploi du temps plein à craquer où les équipes de films alternent entre formats resserrés pour la presse culturelle et cocktails dînatoires qui commencent dès 13 heures – on aurait pu dérouler un parcours vaguement chronologique, s’en tenir aux dates indispensables et autres repères biographiques impossibles à éluder. C’est strictement impossible avec pareil prototype en face. L’homme est un petit numéro à lui tout seul, effeuillant les références hautes en couleurs et accumulant les sorties de route digressives, permutant ses masques avant même d’avoir fini sa phrase. À quoi bon essayer de vous enrober un papier cohérent dans ces conditions-là? Et chercher une quelconque logique dans le parcours de ce cabaret sur pattes originaire de Reims, qui se destinait à une carrière de «professeur des écoles» avant de se retrouver catapulté en option théâtre par son enseignante Marie-Line Cassagne – comme Lorànt Deutsch, il cite les systématiquement les noms propres – en raison de ses défaillances mathématiques?
«Je suis arrivé il y a cinq ans à Paris, à l’école de théâtre L’Éponyme, près de Marx-Dormoy. J’y ai appris une règle qui était de toujours aller vers mon personnage et de ne pas le ramener à moi, c’est-à-dire à mon petit univers et à mes 24 années d’existence.» À l’heure où nombre de jeunes acteurs carburent aux shoots performatifs de l’Actor’s Studio – Joaquin Phoenix et ses nombreuses variations de poids ne doit pas y être pour rien – Doré nous confie: «Ce côté performance m’ennuie royalement. Jouer un personnage, c’est un exercice de distanciation, on rentre dans la peau de quelqu’un qui n’est pas soi. Je considère plus un acteur comme un instrument que comme un sportif.»
Vous voyez comme nous le territoire casse-gueule sur lequel ce film de tueur-du-terroir aurait pu nous emmener, alors comment lui et Vincent Le Port ont-ils travaillé le personnage? «Pour Bruno Reidal, on avait besoin d’un équilibre dans le regard, on devait s’empêcher de le juger pendant 1h40: ne pas chercher à en faire un monstre privé d’humanité, mais ne pas chercher non plus à trop forcer l’empathie qu’on peut avoir pour lui. Ce qui est intéressant avec ses Mémoires, c’est que ça reste un témoignage, c’est sa réalité à lui. Dès qu’il a envie de dire un truc, il l’exprime, il le consigne. C’était un gamin à fleur de peau, je pense. Qui n’aimait pas sa condition, qui n’aimait pas sa classe sociale, qui avait des besoins de domination, d’approbation, de vanité et d’orgueil. C’est aussi l’histoire d’un gamin à qui on n’a jamais lâché un seul Je t’aime, j’ai l’impression…»
Bruno Reidal plonge dans la psyché de ce marmot sexuellement attiré par le crime, et s’écarte rarement du texte original: «Il fallait retrouver dans cette voix l’idée de dissymétrie, le véritable Bruno ne maîtrisait ni sa voix ni son corps. Il y a des silences qui n’ont pas lieu d’être, il y a des fluctuations, des hésitations, quelque chose d’assez sensible. J’étais très inquiet pour cet accent, j’avais très peur qu’il soit trop marqué, ou au contraire trop monocorde. Et comme en plus j’ai travaillé sans les images sous les yeux… Voilà, c’était un peu chaud du cul!». Un sens du verbe fleuri qui traduit bien l’originalité du bonhomme!
Quand on lui demande s’il s’est inspiré de modèles pour camper ce rôle lorgnant en terre bressonienne, l’acteur aux pommeaux bien roses nous sort: «Je n’ai pas trop cherché à prendre appui sur des références, mais on va dire Shining, avec ce côté sanguinaire de Nicholson, là en plus en ce moment j’ai la même coupe de cheveux…» On lui fait remarquer que cette proximité capillaire est loin d’être frappante, mais le comédien est déjà affairé à mitrailler avec une faconde enthousiaste les personnes qui lui ont donné le goût du jeu. On a soudain l’impression d’avoir devant nous non pas un énergumène né quelque temps avant le Mondial 98, mais plutôt un aspirateur à références éparses travaillant officieusement pour Schnock ou au service numérisation des VHS de l’INA… «Ma culture, c’était Muriel Robin, Pierre Arditi, Pierre Palmade… J’étais aussi un grand fan d’Elie Kakou. Mais en même temps j’avais cet héritage des générations antérieures: Maria Pacôme, Robert Hirsch, tout un univers où on aime divertir, faire rire. Je nourrissais aussi une affection pour les rôles mesquins, les grands mesquins à la Arditi ou à la Louis de Funès, tu vois?» Oui, on voit…
Vient le moment où le boomer qui mène l’entretien se doit de lui poser des questions tartalacrème: mais comment diable a-t-il découvert tout ça? «Sur Youtube, avec les recommandations des vidéos similaires. Mais j’ai aussi assisté à l’arrivée de la TNT, je n’étais pas que spectateur de Gulli sur la chaîne 18. Il y avait les Starsky et Hutch qui commençaient à passer sur TMC, Supercopter, L’Agence tous risques… J’étais une sorte d’enfant de la télé. Ce sont des références que j’ai, mais que je n’amène pas toujours dans mes personnages. Mais oui, on peut dire que j’ai une vision panoramique, assez large, de la culture TV ou scénique. J’aime autant Michel Serrault que j’aime autant un acteur de Pommerat.»
Le lecteur ne sera pas étonné de trouver dans les cinéastes qu’il affectionne des excentricités du même ordre. Spontanément, notre Dimitri s’embarque sur du Alain Guiraudie, l’un de ses «réalisateurs fétiches», qui l’inspire énormément. Surgit ensuite le nom d’un cinéaste américain nommé «Eli Rotte» (???), dont le Green Inferno «à l’humour régressif» l’a fait hurler de rire… Parmi les acteurs, c’est Tilda «Swinston» et son goût pour les métamorphoses plastiques lui ont tapé dans l’œil. On peut aussi citer les «clowns de rue, les acteurs qui te surprennent», comme les Chiche Capon emmenés par Frédéric Blin (l’homme qui porte cette remarquable robe de chambre dans Oranges Sanguines, personnalité chaos 2021). Poursuivant sur les séances cannoises auxquelles il a assisté, le comédien est allé accompagner le petit gratin de la jeune création française: «J’ai beaucoup aimé Petite Nature, Olga, et Onoda a fait l’effet d’un choc. C’est un magnifique film… J’ai pleuré.» Tout comme la rédaction du Chaos… C’est donc tout naturellement que vous retrouverez Dimitri à la rentrée prochaine, dans le prochain Laurent Larivière (Je suis un soldat). Le film s’appelle À propos de Joan et figurait à la dernière Berlinale. Un portrait de femme bouleversée par le retour d’un amour de jeunesse, featuring Swann Arlaud et notre Zaza Huppert nationale, une relation «fusionnelle» que Dimitri nous racontera dans un prochain épisode.
On lui laisse le mot de la fin, qu’il emprunte à Jean Carmet, sorte de grand-père spirituel dont l’hospitalité naturelle (ces petites bouteilles de rouge toujours prêtes à être dégoupillées derrière le comptoir) invitait aussi à la plus sincère modestie: «Tu sais, un homme qui pense être arrivé, c’est qu’il n’allait pas loin.» G.R.
Bruno Reidal de Vincent Le Port. Avec Dimitri Doré, Roman Villedieu, Jean-Luc Vincent, Alex Fanguin… en salles mercredi 23 mars.
