De son explosion à la fin des années 50 (en Angleterre, au Mexique, aux States et en Italie) jusqu’à sa mainstreamisation (du revival du film de fantômes en passant par Tim Burton), le cinéma gothique retrouve le chemin de notre bon pays avec le récent Vourdalak. On se pose alors la question: y’a t-il eu un cinéma gothique en France, quand et comment? La réponse en dix films, tantôt les mains gantées de velours, tantôt le pantalon baissé.
Et mourir de plaisir (Roger Vadim, 1958)
Surveillé du coin de l’oeil, Vadim tentait de nous refourguer la nouvelle Bardot en l’honneur de sa compagne de l’époque, Annette Stroyberg. La sauce ne prend pas vraiment mais le film, lui, est probablement son meilleur. Relégué au rang de faiseur volage, il signe pourtant ici une superbe transposition du mythe de Carmilla dans un Technicolor rutilant (et se mêlant même au noir et blanc le temps d’une scène onirique démente) annonçant avant l’heure les coquetteries colorées de Mario Bava. Cette superbe pièce du cinéma vampirique made in France reste pourtant à ce jour quasi-invisible…
La comtesse noire (Jesus Franco, 1973)
Fuyant son pays occupé par le franquisme, Franco trouvera la France et l’Allemagne comme terres d’asile de tous ses fantasmes. Poète fracassé abonné aux zooms et re-zooms, il signera avec La comtesse noire (ou Les Avaleuses si vous préférez) un de ses meilleurs films, gloubiboulga du mythe de Carmilla et de Bathory. On zappe volontiers les discussions de bureau sur fond de papiers peints discutables pour se concentrer sur le meilleur: Lina Romay filmée dans le brouillard de l’île de Madère, suçant à la mort amants et amantes, ou s’oubliant dans les eaux rouges de sa baignoire. Probablement ce que Franco signera de plus sensuel et désespéré.
La rose écorchée (Claude Mulot, 1973)
Avant de se tourner vers le porno avec, entre autres, les légendaires Le sexe qui parle et La femme objet, Claude Mulot s’était essayé à une relecture bis des Yeux sans Visage: la présence de Howard Vernon dans le rôle d’un chirurgien déchu s’active d’ailleurs à faire un peu plus le pont avec Jesus Franco, qui avait déjà dupliqué le classique de Franju avec L’horrible docteur Orloff. Ici, un peintre séducteur tente de sauver la face (au sens propre) de sa maîtresse, une débutante et incroyablement belle (du moins pas pour longtemps!) Annie Duperey, défigurée par une méchante rivale (fucking Elizabeth Teissier!!!). Pas de doute, nous sommes rentrés de plein pied dans les seventies décadentes, avec le mariage du gothique le plus précieux (châteaux brumeux, candélabre dans les escaliers, orage atmosphérique…) et le racolage du cinéma d’exploitation (filles nues coursées dans la paille, nains zinzins punis à coup de fouet…). Très plaisant.
Phantasmes (Jean Rollin, 1974)
Bien sûr qu’on pourrait vous dérouler toute la filmo de Rolling Rollin sur un plateau: la mélancolie nocturne des Deux Orphelines Vampires, la folie baudelerienne de La rose de fer, le grand-guignol de La morte vivante, les douces errances de Requiem pour un Vampire… Car le Goth made in France, c’est bien lui. Mais comme nous sommes des petits malins, attardons nous sur Phantasmes, qui fait partie de sa frange porno, bien que celui-ci ne fut pas signé sous pseudo. Et sans doute pour la bonne raison que tout le lexique gothique est tenu à la lettre: les flambeaux dans l’obscurité, les cryptes humides, les malédictions, les flagellations…mais ici animé à grands coups de pénétrations. Multipliant les baises fiévreuses et les orgies, Phantasmes réussit à associer les deux grandes passions dévorantes de leur auteur: le cul et le fantastique. Espérons qu’on puisse le contempler un jour dans une copie décente, il le mérite.
Les week-ends maléfiques du Comte Zaroff (Michel Lemoine, 1976)
Escapade cul et horrifique du terrible Lemoine, dont le visage de serpent aristocratique avait hanté les bandes bis des années 60, avant de glisser derrière la caméra pour un cinéma plus olé-olé (comprenant un virage porno, comme notre bon Mulot). Possédé par les pulsions tourmentées de ses ancêtres, le rejeton de la famille Zaroff ne peut pas s’empêcher de tuer des jolies filles, aidé en cela par son fidèle majordome (Howard Vernon, qui d’autre?). Le tout alterne passage à vides et visions émoustillantes, tel ce corps transformé en coupe de champagne ou les apparitions de Martine Azencot, dont la danse brûlante réveille un colosse de pierre, jusqu’à cette superbe scène de masturbation dans un long boa froufrou. Une autre preuve que le gothique européen des seventies semblait atteint de priapisme.
Alice ou la dernière fugue (Claude Chabrol, 1976)
Préoccupé à enquiquiner les bourgeois à grand renfort de drames acides (on ne se plaint pas), Chabrol a rarement voisiné avec le fantastique, excepté avec ce film n’ayant aucun équivalent dans sa filmographie. Semblable aux créatures éplorées courant dans la nuit sur les couvertures de roman gothiques, une Sylvia Kristel sortie d’Emmanuelle se perd dans les couloirs d’un manoir biscornu, croisant des regards lubriques, agressée par une force invisible ou assistant à un enterrement aux allures d’orgie glauque. Tout n’est pas réussi c’est sûr, mais tout y est fascinant. À la fin, voilà qu’on tombe de sa chaise: et si ce coquin de Claude avait vu Carnival of Souls (Herk Harvey, 1962)? Probable…
Giorgino (Laurent Boutonnat, 1994)
De qui est le plus gothique entre Mylene Farmer et Laurent Boutonnat? La question se pose. Au top de sa popularité, la chanteuse se laisse aller au méga-caprice de son clippeur d’amour, qui fut un temps un metteur en scène émérite (malgré tout ce qu’on pourrait dire). Orphelinat torve, asile surpeuplé, cimetière sous la neige, statue du Christ décapité, fantômes et loups aouh: ce somptueux abécédaire de la littérature gothique se plantera avec fracas au box-office, laissant son réalisateur traumatisé à vie. Très loin du nanar décrit par certains (même si une petite réhabilitation a eu lieu depuis), un sacré cas d’école de superproduction malade.
Promenons-nous dans les bois (Lionel Delplanque, 2000)
On vous voit, la main sur le front, les yeux baissés. Et pourtant… Surfant sans complexe sur la vague des neo-slashers alors en poupe, cette variante frenchie ne ressemble pourtant en rien à tout ce qui se passait de l’autre côté de la manche: décors somptueux, entrechats giallesques (l’introduction où, en maman conteuse, Marie Trintignant se fait tristement occire au pied d’un lit…), tendance à une vraie méchanceté bizarre… Si le final, où tout le monde s’accorde à partir en roue libre (Clothilde Courau ivre, François Berléand incontrôlable, Michel Muller qui s’est trompé de film), tempère les ardeurs, le spectacle a bel et bien son charme. En attendant que Pathé se réveille un jour pour restaurer la chose….
Saint-Ange (Pascal Laugier, 2003)
Début des années 2000, le fantastique «à l’ancienne» tambourine à la porte grâce à Amenabar et Del Toro. Quelques années après Un pacte des loups triomphant qui ne laissera pourtant pas de successeurs dans son sillage, Christophe Gans produit le futur réalisateur de Martyrs et le fait entrer dans la danse de l’épouvante old school. Somnambulique, éthéré, jugé «pas assez horrifique», le film laisse les fantasticophiles aux dents acérés un peu coi: très et trop référencé (on pense justement beaucoup à Giorgino!), Saint-Ange n’a rien à envier aux cohortes de pensionnats/orphelinats hantés qui s’abattront sur le cinéma de genre par la suite. Son élégance, ses mystères et même son final venu de l’autre monde peuvent même confirmer qu’il a plutôt bien vieilli.
Innocence (Lucile Hadzilalovic, 2004)
Livrées dans un cercueil noir d’ébène, des petites filles sont éduquées dans un pensionnat au fond des bois dans l’espoir de… quelque chose. Songe opaque à l’atmosphère absolument inoubliable, Innocence cache ses fines plaies sous une douceur apparente, évoquant par l’imagerie du conte gothique, et ce sans lourdeur, comment la société façonne le corps des jeunes filles. Un diamant dans la nuit.
