Trouvez un homme avec autant de souplesse que Alfonso Cuaron: les enjambées entre la SF radicale et virtuose (Les fils de l’homme, Gravity), le blockbuster tout public plein d’étoiles dans les yeux (La petite princesse, Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban), le build-up de classique poussiéreux (le sous-estimé De grandes espérances), la movida qui movide (l’oublié Love in the time of hysteria) ou la chronique intime bigger than life (le netflixien Roma), il a pratiqué oui, et il sait très bien ce qu’il fait. Nous non, impossible de deviner quel sera le genre qu’il empoignera à bout de bras. Et un homme qui sait nous surprendre dans ce bas monde, c’est déjà beaucoup. Sa conquête de la critique (et un peu du public puisque le film fit un joli carton dans son pays natal), il la fera avec Y Tu Mama Tambien, retour fissa au pays natal, croisement mélo qui s’ignore et teen movie très Q. S’il y a bien un film de sa filmographie permettant de capter l’aisance du réalisateur mexicain où qu’il aille, c’est bien celui-ci.

Pourtant nous voilà sur un beau morceau caliente, surfant tranquilou sur l’appel d’air sexuel que vivait le cinéma du début des années 2000, avec une envie de chair digne des années 70: Catherine Breillat (Romance, A ma sœur), Stanley Kubrick (Eyes Wide Shut), Larry Clark (Bully, Ken Park), Virginie Despentes (Baise-Moi), Patrice Chereau (Intimité), Julio Medem (Lucia & le sexe), Jean-Claude Brisseau (Choses Secrètes), Joao Pedro Rodrigues (O Fantasma)… Sex is Sexy, et il voulait sa revanche après une décennie étrangement plus polie. Cuaron s’y glisse, faisant retrouver à la fois la joie et la gaucherie au pieu, son mystère et sa force pour faire sauter tous les gonds, tout en captant cette frontière nébuleuse entre ce qui est simulé ou pas, faisant redoubler le trouble de nos pauvres petites têtes alanguies. Deux jeunes petits cons comme tant d’autres, Tenoch et Julio (Diego Luna et Gael Garcia Bernal), un bourge et un prolo, font comme des milliers d’adolescents stupido de leur âge: quand ils ne parlent pas de sexe, ils y pensent, quand ils n’y pensent pas, ils baisent. Quand ils ne baisent pas, ils se branlent, parfois sur des plongeoirs, et fument tout ce qu’ils peuvent pour ne pas voir le temps passer. Sauf qu’arrive le moment de garder le fut: leurs petites copines sont parties pour l’Italie, les laissant à la merci de leur vie futile. Durant un mariage bourgeois, les lascars tournent autour de Luisa (Maribel Verdú), l’épouse du cousin de Tenoch. Leur baratinage ne sera toutefois pas totalement inutile: apprenant que son mari vient de la tromper, Luisa plie bagage et s’autorise une virée avec les deux garçons, évidemment foufous de trimballer une aussi belle madrilène. Ils lui avaient en effet promis de lui faire découvrir la bocca dei cielo, une plage paradisiaque inventée de toutes pièces dans l’espoir de faire rêver la jeune femme: sur la route, les esprits et les pantalons s’échauffent, et la belle en fuite entend bien essayer les jeunes garçons.

D’un pseudo fantasme d’ado qui aurait pu tenir de la fanfiction de boutonneux, Cuaron s’empare de la caméra comme s’il filmait un documentaire: l’objectif tremblant réussit à faire oublier la spontanéité et la précision de certains plans séquences, en particulier lorsque certaines d’entre elles voyagent au-dessous de la ceinture. Maribel Verdu, généreuse, s’offre à deux lapins baiseurs qui éjaculent trop vite, mais réussira à leur faire dépasser quelques barrières infranchissables. La manière dont Cuaron s’approprie la trivialité de son sujet sonne comme une revanche face au revival du teen movie américain de l’époque, où l’on célébrait le sexe avec une hypocrisie so yankee. Pas peur ici des corps, ni de renvoyer à leur stupidité fondamentale, à la fuite constante des responsabilités… ou de la mort. Derrière la légèreté graveleuse du récit, le réalisateur tisse une cartographie de son pays, sa caméra s’évadant comme une souris derrière les murs, les portes, les visages, et la voix-off, cérémonial et omnisciente, qui raconte ce qui fut et ce qui sera, ce qu’on ne sait pas et ce qu’on ne devrait pas savoir. Les sous-payés, les invisibles, ceux qui sont là et ceux qui en sont morts. Silencieusement, Cuaron préparait déjà ce qu’allait devenir Roma. Quant il revient à son trio infernal, qui pourra s’oublier dans un paradis perdu, c’est pour mieux nous chuchoter que le temps détruit tout. À la fin, on ne sait pas si on doit revoir le film, ou mieux l’oublier pour ne plus avoir mal.

Titre original: Y tu mamá también
Réalisation: Alfonso Cuarón
Scénario: Carlos Cuarón & Alfonso Cuarón
Pays d’origine: Mexique
Genre: Drame / Road movie
Durée: 105 minutes
Sortie: 2001

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