[VOX POPULI] «Vous allez vous effondrer devant Léo le dernier de John Boorman»

Voyez Leo, le dernier de John Boorman. C’est le cri du cœur de notre lecteur Martin Huguet. Pour envoyer vos avis, vos critiques, vos coups de gueule, un mail: redaction@chaosreign.fr

Lecture politique lacrymogène. Chef-d’œuvre de cinéma métis. Film expert en démolition. Krach cinématographique. Vous allez vous effondrer devant Léo the Last.

Léo vient d’hériter d’une luxueuse propriété londonienne et d’un statut de patriarche. Mais lui, l’ornithologue désenchanté, ne ressent «rien» à la visite de son héritage: une villa dans un quartier populaire, aussi caricaturale qu’un château dans une favela. Du haut de sa nouvelle tour d’ivoire, Léo observe les oiseaux. Son regard, derrière la longue vue, dérive parfois sur les étages, concrets et sociaux, de la rue de Londres qui lui fait face. Violences sociales, proxénétisme, racisme, vies intimes, relations de domination. A distance dans son observatoire, Léo est spectateur d’une docu-fiction façon The Wire. Celle-ci prend un tournant quand un certain Roscoe capture une colombe sur le toit d’un immeuble. Léo se met à suivre avec passion les vies spectaculaires de Roscoe et de sa compagne Salammbô. Témoin de la violence de leur existence, il va quitter son poste de spectateur pour leur venir en aide. Comme dans la plupart de ses films, John Boorman met en scène la scission entre deux mondes et anime un personnage qui fera le pont entre eux. Ce faisant, il dépasse les vieux clichés de classe du mauvais bourgeois et du bon prolétaire: dans Léo The Last, il y a les prolos dominateurs et les proprios mal-nés. Endormi par sa vie oisive, Léo va progressivement se débourgeoiser.

Boorman interroge à travers son personnage-titre. Quel parti prendre quand on est né parmi la population dominante? Comment transformer une culpabilité bourgeoise en action révolutionnaire? Le film explose de partout. Il est métissé de blaxploitation, emprunté de Fellini et criblé d’expérimental. La BO mélange blues, gospel, Schubert et chansons folks ouvrières… On ressent jusqu’à l’excès le malaise de Léo, pas à sa place dans sa classe, où la luxure devient mauvais goût et l’abondance dégoût.
Récompensé par sa mise-en-scène, brillante, le film marque aussi par sa photographie, attentive aux murmures d’étourneaux, aux murs des oligarques et aux murmures des amoureux. On reste par exemple scotché devant la déchirante séquence de deuil en gospel. Quand, excédée par la plainte misérable des siens, Salammbô crie STOP IT, le prisme par lequel Léo observe la cérémonie se dédouble. Les personnages perdent leurs profils simplifiés pour gagner en multiplicité, en complexité émotionnelle. Kaléidoscope chaos.

Leo the Last est fracturé comme les mœurs de ses personnages: Vladek Sheybal est un Lazlo d’une douceur vampirique, de ces personnages qui larvent leur domination dans la servitude volontaire aux chefs. Salammbô, inspirée de la fille d’Hamilcar chez Flaubert, est charmée par tous, violentée souvent mais digne et souveraine, jusqu’à se transformer en black panther aux côtés de lavandières et de Roscoe. Roscoe, dont la classe n’a pas d’égales dans la upper-class de Léo. Et donc bien sûr, Léo et le regard terriblement expressif de Mastroianni: tour à tour las, désemparé, naïf, coupable et déterminé.
L’actualité de Leo the Last perce l’écran, rebondit sur l’actualité des soulèvements réprimés. Jusqu’à la violence urbaine, l’émeute finale qui signe le départ des capitalistes de la rue: un krach dans l’allégresse et la folie. De quoi donner envie de changer du moins sa rue, sinon le monde.

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