[VOX POPULI] « After » d’Anthony Lapia: « ça ne laisse pas indifférent, pour le meilleur et pour le pire »

Tom Bellarbi–Jean, lecteur chaos et fidèle sur notre compte Discord, revient pour Chaos sur le film After de Anthony Lapia. Pour envoyer vos tops, vos critiques, vos avis, vos demandes etc., une seule adresse: redaction@chaosreign.fr

«Alors que le mercredi propose une avalanche de nouveaux films plus ou moins attendus et plébiscités, il me paraissait important d’aborder une autre sortie, largement plus confidentielle, bien que tout de même pas dénuée d’intérêt. Un premier film surtout, comme il en sort tous les quatre matins, mais plus encore, un premier film nouveau, presque expérimental, radical et profondément clivant, une œuvre hors normes en somme, d’une courte durée de seulement 1h09, mais qui sous ses airs de petit film ne saura pas vous laisser indifférent, pour le meilleur et pour le pire; bien qu’en soit, un tel sentiment est déjà plus ou moins une réussite à saluer.

En effet, je préfère être franc, lors de ma découverte au fifib 2023, After ne m’avait pas laissé un souvenir particulièrement positif, et à l’entame du générique, mon principal sentiment était la consternation. Car que diantre a-t-on essayé de me raconter avec un tel bazar? Ce film en deux parties s’immisce d’abord au sein d’une soirée, dans un club techno parisien, où rencontres, shots, prises de drogue et évidemment danses se multiplient avant de poursuivre la fête dans un after (d’où le titre, eh oui), précisément dans la maison d’un des personnages après sa rencontre avec une jeune demoiselle. On pourrait résumer l’entièreté du film par ces deux séquences, qui ne font que se répéter pour la première et s’étendre pour la seconde, ce qui pourra déjà évidemment perturber celles et ceux s’accrochant autant aux différentes règles ou du moins conventions que le cinéma entretient depuis longtemps. Que ce soit la formule en trois actes, les arcs de personnage, même jusqu’à la frontière entre la réalité et la fiction, Anthony Lapia propose autrement avec After une œuvre radicale qui bouscule ces codes pour proposer le portrait d’un lieu de fête sous sa forme la plus réaliste et immersive.

Quoi qu’il en soit, le geste ne peut que désarçonner, mais personnellement ma non-appréciation d’After réside surtout dans ce sentiment à la fois légitime, prévisible, mais aussi personnel de peiner à complètement comprendre la démarche de Lapia, le pourquoi du comment, l’intérêt d’un tel geste et surtout son aspect mine de rien hermétique, même pour les cinéphiles les plus chevronnés. Parce que même pour les fans de cinéma non-narratif, After peut surprendre, étant donné que son intérêt réside avant tout dans sa manière de filmer, de la façon la plus authentique possible, ce club, dans de longs plans contemplant chaque situation qui s’amène à lui, avec une photo argentique volontairement salopée, de la même manière qu’avec le son. Cependant, ce qui transparaît pour moi de cette volonté de créer le rendu le plus cru, sale et même réel, c’est ironiquement une artificialisation de ces procédés techniques, que j’ai personnellement ressenti comme volontairement dégradé pour accentuer ce-dit sentiment, et non pour le rendre complémentaire. Et dès lors, je sors du film, car le travail avec l’argentique, par exemple, est sûrement magistral en termes de travail, mais en l’état, tout ce que je vois, c’est du bruit parasite qui n’affine pas l’image ou qui s’accorderait tout simplement avec le fond, mais bien plus un kiff, une démarche arty. De même avec cette envie d’étirer au maximum ces scènes de danse, presque jusqu’au ridicule diront certains, qui s’éternisent et mettent en pause une narration n’ayant même pas encore commencé: ne faisant qu’agrémenter le portrait d’un lieu tantôt festif, tantôt morbide. Pour autant, là où cette partie a su parfois me prendre aux tripes, la seconde fait, elle, presque clichée, et là où Lapia semblait assumer ne raconter que peu de choses, là, j’ai eu le sentiment qu’il cherchait à faire l’exact inverse sans pour autant parvenir à ses fins.

Vous comprendrez du coup pourquoi mon ressenti personnel n’est pas forcément ce qu’il y a de plus intéressant à disséquer quand il s’agit de parler d’After, puisque cette technique me tient tout simplement à l’écart, et de même avec le jeu des comédiens (pour ma part risible) ou encore les choix musiques, que je trouve à la limite du ringard, ce qui n’aide pas à vivre ces interminables scènes de danse qui auront fait ronfler plusieurs de mes voisins. Bref, je n’arrive pas à prendre part à l’expérience orchestrée par Anthony Lapia, et surtout, et c’est là où le bât blesse, je n’arrive pas à comprendre et à ressentir ce qu’il cherche à me raconter. D’une certaine manière, on pourrait penser que le simple portrait de ce lieu et de ces personnages authentiques suffit, mais très vite, le réalisateur aborde des sujets ou met en place des événements qu’on peut difficilement passer sous silence, à l’inverse du metteur en scène, qui n’arrive selon moi pas à tout coordonner et rendre cohérent. Des passages de prise de drogue au dénouement sur les manifestations (gilets jaunes de mémoire), After semble passer du coq à l’âne, et arrivé au générique, la pire des réactions s’est fait sentir pour ma part, à savoir: «et donc?». D’où ma déception face au virage à 180° qu’opère le metteur en scène entre sa première et sa seconde partie, qui aborde une tonne de sujets sans réellement arriver à les approfondir, de même que sa presque romance dont on esquisse les racines, mais rien de plus. Comme si on s’immisçait dans des discussions absconses, de personnes encore en train de décuver et qui passent à côté d’une potentielle relation, ça doit être ça…

Ainsi, malgré tout, je vous encourage à aller donner une chance à After, car bien que je ne sois pas la cible ou tout simplement pas réceptif à l’esthétique, il y a encore une fois une vraie radicalité et une vraie vitalité qui émanent du projet et qui le distancent face à d’autres plus incommensurables ratés. Entendre le metteur en scène dialoguer avec le public m’a personnellement permis d’ouvrir plusieurs portes quant au fond du film et surtout sa forme. Une forme constituée d’images prises sur plus de cinq ans, méticuleusement sélectionnées et assemblées pour aller chercher le plus possible la réalité crue de ces lieux de fête, dépouillés de tout romantisme, pour les transformer en lieu de rencontre et de liberté, cette fois pleinement assumée et revendiquée. Et justement, cette authenticité, elle se ressent, elle est palpable, et le fruit d’un travail long, mais clairement réfléchi, que ce soit dans son engagement politique, mettant en exergue les rêves, loisirs, opiums et désillusions d’une micro-société prolétaire filmée brut de pomme, sans édulcoration, avec un regard cru, mais aussi dans sa production, hors des normes, totalement indépendante et débrouillarde, jouant avec le montage pour plus que jamais donner une cohérence esthétique à l’ensemble.

Surtout, After est une vraie expérience de cinéma, un film qui se plie en quatre pour offrir une expérience tantôt novatrice, sensorielle, crue, radicale et surtout réfléchie et maturée, et bien que ce dernier point face selon moi grandement défaut au résultat final, il reste certes les intentions, mais surtout des traces ô combien perceptibles du travail acheminé par Anthony Lapia, gardant dans son jus cet univers justement classé «underground» et prolongeant ainsi une expérience humaine en une de cinéma, par le biais d’une mise en scène recherchant toujours les détails de crasse, de sueur et de vie des lieux qu’il filme. Et en somme quand j’entends Anthony Lapia parler, quand je me remémore mon visionnage, au diable mon avis, car cet After ne m’aura pas laissé indifférent, plus encore, il m’aura secoué, pris à revers, perturbé, et poussé dans ses retranchements un art dont on n’a définitivement pas essoré tout le potentiel et la substance. Rien que pour cela, il faut donner sa chance et surtout faire vivre ce genre de sortie confidentielle, faite avec le cœur, les tripes et la passion, qui se démarque de toute convention, autant dans sa production que sa réalisation.

Au final, si on peut selon moi largement critiquer le résultat de la démarche d’Anthony Lapia, on ne peut que rester admiratif face à la tenue d’un tel projet, qu’il s’agisse de sa singularité ou radicalité. After ne ressemble à presque rien d’autre, c’est une œuvre unique, mutante, culottée et immersive et rien que pour ça, s’il passe par chez vous, il mérite que vous y allez jeter un coup d’œil.»

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