[STEPHAN CASTANG] Le réalisateur de « Vincent doit mourir », lauréat du prix à la Création de la Fondation Gan 2021

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Après 5 courts-métrages remarqués (notamment Jeunesses françaises, Panthéon Discount et Finale), le réalisateur Stéphan Castang passe au long avec un film de genre, Vincent doit mourir. Un projet avec Karim Leklou et Vimala Pons qui a attiré les antennes du chaos. Le film reçoit ce jeudi l’Aide à la Création de la Fondation Gan, ce qui augure de belles choses pour cette production Capricci / Bobi Lux / Arte France Cinéma dont le tournage est prévu début 2022. Rencontre au long cours avec un maître court-métragiste.

INTERVIEW: GAUTIER ROOS

Du jour au lendemain, Vincent, jeune parisien photographe de pub, se retrouve sans raisons apparentes agressé par des gens qui, à son approche, perdent la raison et essaient de le tuer. Il tente de poursuivre une vie normale mais lorsque le phénomène s’amplifie et touche des personnes qui lui sont proches, Vincent doit fuir et changer de mode de vie. Titane, Bruno Reidal, Rien à foutre, Shéhérazade, Petit Paysan, Ni le ciel ni la Terre… La Fondation Gan s’est peu trompée ces dernières années en élisant ses lauréats. On met donc sans trop se mouiller une petite pièce sur ce Vincent doit mourir, croisement entre le thriller paranoïaque des seventies, le film de bastons carabinées et la comédie noire lorgnant vers l’humour absurde.

Tu as évoqué ton parcours comme une « combustion lente ». Peux-tu brièvement nous le résumer, et évoquer ce qui t’a mené vers ce premier long-métrage?
Stéphan Castang: Si j’ai toujours été cinéphile, au départ, je suis comédien. J’ai joué pendant plus de 20 ans au théâtre public et j’ai toujours écrit, bricolé des choses, fabriqué des vidéos, mais j’étais avant tout comédien. J’ai réalisé mon premier court-métrage tardivement, j’avais 37-38 balais. Et pendant une dizaine d’années, j’ai continué à jouer tout en poursuivant l’activité de court-métragiste, comme on dit. Au fur et à mesure, au fil des rencontres, je me suis mis à être consultant sur des scénarios de courts et de longs. Jusqu’au jour où on m’a proposé le scénario de Vincent doit mourir, écrit par Mathieu Naert, qui collait assez bien avec des choses que j’avais en tête… J’ai vu dès le départ que je pouvais y associer mes névroses avec celles de Mathieu.

Ton film raconte l’histoire d’un homme qui se fait agresser par des gens sans raison, et qui s’inquiète quand il voit des personnes qu’il aime s’y mettre aussi. Question inévitable: dans quelle mesure la pandémie a-t-elle joué un rôle sur cette histoire?
Elle a été écrite bien avant, on m’a proposé le projet avant la pandémie d’ailleurs, vraiment peu de temps avant. Quand j’ai commencé à travailler sur le scénario, on était en train de découvrir, sidérés, le merdier que nous traversions, et dans lequel nous sommes d’ailleurs toujours… Je souhaitais faire attention à ce que le film ne colle pas trop à une actualité justement, mais de façon inconsciente le projet est forcément traversé par tout ça. L’idée première n’était pas de faire une métaphore de la pandémie, pas du tout. Le film raconte plus quelque chose qui a à voir avec l’agressivité à l’œuvre dans laquelle on baigne tous, une sorte d’agressivité croissante autour de nous.

Tu faisais référence à ça quand tu évoquais tes névroses?
Pas vraiment, en fait ce que j’aimais énormément dans le projet, c’était qu’il y avait le potentiel pour faire quelque chose vraiment à la croisée des genres. Et la possibilité de parler de choses plutôt graves tout en ayant le champ libre pour distiller de l’humour, un humour absurde. C’est à ce niveau-là que je me suis tout de suite senti en complicité avec le projet.

Vincent doit mourir tourne autour du cinéma paranoïaque, du thriller fantastique, de la comédie noire… De loin, tout ça sent très fort les années 70, non! Quelles étaient les références que tu avais en tête?
Plein de choses me sont venues à l’esprit en lisant la première version du scénario, plein de choses qui ont guidé après la réécriture. Je pense autant au cinéma de Carpenter que de Romero première manière, mais il y a aussi du Buñuel, c’est-à-dire comment tu montres la réalité, une réalité “de profil”, comment tu parles de ce qui nous entoure mais de façon décalée. Pas au prisme d’un cinéma social mais plutôt grâce à un cinéma axé sur les personnages, avec des situations très fortes, un accent mis sur l’action qui va raconter beaucoup sur ce qui nous entoure.

Les bagarres vont être sales! Et je tiens à ce qu’elles soient très sales. Quand on doit se défendre et qu’on ne sait pas se battre, ce qui est mon cas, forcément, on ne distribue pas des mandales comme dans des films hollywoodiens! Il faut que ça rippe, que ça griffe. Que ce soit pas propre, quoi.

On sera donc en territoire surréaliste?
Tout le truc, c’est quand même d’inscrire le film dans un certain réel: on sait bien que sinon, pour ce genre de film, ça ne fonctionne pas, on a un fort besoin d’y croire. Donc je dirais pas forcément que le film est surréaliste, quand je parle de Buñuel, c’est davantage sur la question de l’humour. C’est très drôle Buñuel, mais avec des choses qui ne le sont pas! Le dimension réaliste sera nécessaire pour qu’on puisse croire à cette hypothèse de départ d’un homme que tout le monde veut tuer du jour au lendemain. Ça repose un peu sur un postulat de film de zombies, mais à l’envers d’une certaine façon, avec des gens qui veulent attaquer le personnage principal, des gens qu’il connaît, des gens qu’il ne connaît pas… Il suffit qu’il y ait un eye contact pour que tout d’un coup, les gens soient pris d’une rage irrésolue. Il suffit qu’il échappe à leur regard pour que les gens redeviennent normaux. Et les “agresseurs” ne se rappellent même pas de ce qu’ils viennent de faire deux secondes auparavant…

Comment comptes-tu figurer à l’écran cette question de la violence: on sera dans du cinéma déchaîné qui montre beaucoup de choses ou au contraire dans quelque chose de très intérieur, de mental?
On va voir beaucoup de choses. L’idée, c’est de rester loyal avec le genre, il va y avoir beaucoup de scènes de bastons. Scènes qui justement vont devoir être assez réalistes, on sera pas sur quelque chose de très stylisé, vu que Vincent est quelqu’un qui ne sait pas se battre, qui ne sait pas se défendre… Les bagarres vont être sales! Et je tiens à ce qu’elles soient très sales. Quand on doit se défendre et qu’on ne sait pas se battre, ce qui est mon cas, forcément, on ne distribue pas des mandales comme dans des films hollywoodiens! Il faut que ça rippe, que ça griffe. Que ce soit pas propre, quoi.

Les deux rôles principaux sont tenus par Karim Leklou et Vimala Pons, deux acteurs capables d’amener quelque chose de très physique à leur personnage, et qui semblent difficilement remplaçables. Étaient-ils présents dès le début du projet?
Non, ils sont arrivés en cours de chemin, mais en cours de chemin pendant la phase de réécriture. Donc forcément, plus l’écriture avançait, plus ça devenait du sur-mesure.

As-tu les autres noms de ton casting, et comptes-tu là encore composer avec des acteurs non-professionnels?
C’est un peu tôt pour en parler, j’ai des noms en tête mais rien n’est encore arrêté. Il y aura des acteurs avec qui j’ai déjà travaillé sur des courts-métrages, des personnes qui jouent au théâtre aussi, il n’y aura d’ailleurs pas que des acteurs. Pour le rôle de l’ex de Vincent, j’envisage Karoline Rose, qui est à la base une chanteuse rock avec un chouette tempérament, on commence à la voir au cinéma (dans le dernier Tony Gatlif notamment). Pour ce qui est des acteurs non-professionnels, ce sera plus compliqué sur ce projet-ci, rien que sur la question des combats, qui exigent beaucoup de préparation, de temps, d’investissement. On en croisera quand même dans les seconds rôles. J’aime toujours pratiquer ce mélange-là, mais ce sera, par la nature même du film, plus difficile à faire ici.

On verra des gueules très fortes, non!?
Il faut des gueules! Il faut des gueules, c’est indispensable. Que ce soit de la figuration – on aura pas mal de figurants pour ce film – dans les tempéraments aussi. C’est pas que des gueules, en fait. Les “gueules”, ça sonne presque comme quelque chose d’un peu artificiel. C’est plutôt des natures. En tout cas, des personnes pas lisses. Je le redis: il faut que ce soit sale!

Toi qui as réalisé 5 courts-métrages, peux-tu nous dire ce que ce long transforme – ou s’inscrit au contraire dans un prolongement – à ta façon de travailler?
C’est encore un peu tôt pour que je puisse en parler dans le détail, mais ce que j’aime bien, c’est que justement, ça a tout et rien à voir. Ça n’a rien à voir parce c’est du film de genre, ma première incursion là-dedans, donc ça pose d’autres problématiques, de mise en scène notamment. Là où ça raccorde avec mes précédents travaux, c’est la promesse d’un film avec de l’action et avec des personnages au tempérament assez fort. J’aime bien instaurer un peu de jeu avec ça, entretenir le flou entre l’acteur qui joue et le personnage à l’image.

Et sur la dotation de la Fondation GAN? On sait que des lauréats prestigieux sont passés par là avant toi…
Je suis ravi que le projet soit distingué par ce prix, c’est un bel encouragement, aussi un beau geste d’engagement envers le cinéma de genre, je trouve ça fort que ce cinéma puisse s’exprimer et vivre grâce à la Fondation. Le fait de le recevoir avant le tournage, pendant la prépa, c’est aussi un super appui, une belle incitation pour se retrousser les manches. Sur le côté prestige… On verra, je n’y pense pas spécialement, c’est pas vraiment ma question!

Dernière question: le projet a-t-il nécessité beaucoup d’allers-retours sur le scénario ou s’est-il fait de façon assez fluide, a-t-il été enfanté facilement ou dans la douleur?
Les deux, je dirais. C’est-à-dire qu’il fallait beaucoup bosser parce que le scénario de Mathieu Naert tenait justement toutes les promesses d’un film à la croisée des genres, très surprenant, très étrange, bizarre. Mais en même temps, il fallait affiner, resserrer la ligne et parvenir à bien tracer cette idée de départ, la trajectoire des personnages et aussi leur parcours amoureux. Là où c’était un peu compliqué, c’est que le film alterne beaucoup entre le macro et le micro, c’est-à-dire qu’il est à la fois centré autour de Vincent, autour de cet environnement hostile qui est le postulat de base, mais qu’il fait aussi place à cette histoire d’amour avec Margaux, que Vincent ne commence à vivre qu’à mi-parcours du film. Et forcément, vu le synopsis, on se doute bien que vivre une histoire d’amour avec quelqu’un qui peut potentiellement te tuer, ça complique un peu la chose… Il fallait tenir cet équilibre entre les deux éléments, il a fallu s’y reprendre à plusieurs fois. Mais je ne parlerais pas de douleur, non. Je suis pas trop dans cette vision doloriste… Faut bosser, disons. Oui, faut bosser!

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