Lors de sa présentation en séance de minuit au Festival de Cannes, Une prière avant l’aube était décrié comme un Midnight Express aux petits pieds et disparu des radars depuis. Or, selon nous, il ne mérite en rien cette indifférence et vaut bien mieux.
PAR JEAN-FRANCOIS MADAMOUR
Tout est parti d’un livre (A Prayer Before Dawn: A Nightmare in Thailand) qui relate l’expérience de Billy Moore, jeune boxeur anglais incarcéré dans une prison en Thaïlande pour détention de drogue. Le boxeur se raconte de son enfance à sa sortie de prison. Le sujet passionne Jean-Stéphane Sauvaire, fasciné par toutes les ambivalences de ce personnage qui a eu une expérience traumatique dans son passé, que l’on découvre au présent et dont on ne sait pas s’il va réussir à s’en sortir dans le futur. Billy Moore a été battu par son père très jeune et il s’est réfugié adolescent dans la drogue. Puis il est parti en Thaïlande pour essayer de s’en sortir, pour reconstruire sa vie, mais est retombé dans le piège. C’est paradoxalement dans un contexte carcéral qu’il a retrouvé sa propre liberté. Rien à voir donc avec Midnight Express.
Au départ Billy a été condamné à trois ans de prison et a purgé sa peine à Chiang Mai d’abord, dans le nord de la Thaïlande ou il a intégré le club de boxe, puis à Klong Prem à Bangkok. Il a été incarcéré deux ans avant de finir sa dernière année de peine en Angleterre – ce qui est une peine courte par rapport à ce que peuvent être les condamnations en Thaïlande. Souvent, ce sont des peines beaucoup plus longues pour les détenteurs de drogue. Dans la réalité, il a été condamné pour recel, suspicion de drogue et possession d’arme à feu; ce qui est totalement proscrit en Thaïlande. Si on avait trouvé de la drogue sur lui, ces pilules rouges de méthamphétamines, connues en Asie sous le nom de «Ya ba», la «drogue qui rend fou», il aurait pris 20 ans de prison voire plus.
Premier point fort de ce film quasi-tourné en plans-séquences (en HD, caméra à l’épaule) et raconté à la première personne du singulier: la prouesse visuelle, celle consistant à nous donner à vivre une expérience de manière subjective, purement sensorielle. La caméra ne quitte jamais le point de vue de Billy Moore et cherche à retranscrire des états émotionnels par des moyens purement cinématographiques. On découvre cette prison par le prisme de son regard, on ressent à travers lui ce que cela fait de se retrouver sur un ring, les sensations qu’on peut ressentir en étant sous drogue, ce que signifie être seul comme lui dans un univers au départ hostile.
Toute la première partie du film, où les informations nous parviennent de façon brutale, essaye de recréer le chaos mental de Billy, exacerbé par la consommation de stupéfiants. Une manière de traduire visuellement les démons intérieurs de Billy, de vivre à son rythme. En plus de l’image et du son qui aident à cet état mental et qui permettent de comprendre ce que le personnage comprend ou pas, la dimension documentaire, consistant à travailler avec des acteurs non professionnels, favorise cette immersion. La suite se veut plus apaisante, plus fraternelle. Mais elle n’en reste pas moins intense. A l’aune de cette scène assez dingue où Billy Moore, toujours détenu, parvient à s’échapper d’une chambre d’hôpital et à circuler dans Bangkok, chaines aux pieds, sans vraiment savoir où aller. Avant de revenir à l’hôpital pour finir sa peine.
Billy Moore finit son livre par «La seule chose que je voulais, c’était être moi-même» («Above all, I just wanted to be me»). Le film rend hommage à cette trajectoire racontant ô combien la boxe a été une thérapie, un exutoire. Le Billy en question peut être fier d’avoir été incarné à l’écran par un excellent comédien: Joe Cole, qui donne tout. Absolument tout. On ne saisit pas pourquoi il ne sort pas en salles (qu’attendent-ils?). Tout ce qu’on peut vous dire, c’est que Une prière avant l’aube mérite toute votre attention. Rien pour la perf de Cole. Et ce n’est pas la seule qualité.

