Un homme (Jacques Dufilho) sillonne le Gard en side-car avec sa mère pour assassiner en une journée, méthodiquement, une série de personnes, ayant toutes un point commun. Trintignant réalisateur carbure à l’humour noir et au nonsense. C’est grinçant, tragique et drôle.
Comme on dit souvent, l’humour est la politesse du désespoir, alors vantons la politesse de Une journée bien remplie, premier long métrage surprenant de Jean-Louis Trintignant, réalisé six ans avant Le Maître nageur, son second et dernier film. Ce mélange de tragédie grotesque et de road movie macabre raconte la traque impitoyable d’un boulanger exterminateur et de sa mère en side-car partis minutieusement zigouiller un à un les jurés responsables d’une sentence envers son fils.
La rareté de Trintignant derrière une caméra est comparable à celle de Jean-François Stévenin dont on ne connaît que trois œuvres: Le passe-montagne en 1978, Double messieurs en 1986 et Mischka en 2002. Réaliser un film était un rêve que Trintignant caressait secrètement. Grâce à l’appui du producteur Jacques Eric Strauss, il s’est lancé dans l’aventure. Ce dernier laisse à Trintignant la possibilité de choisir le sujet, les techniciens et les acteurs, les seules contraintes provenant du budget. L’acteur considère à juste titre cette décision comme une aubaine et écrit un scénario en prenant en compte les limites imposées. À aucun moment pendant le tournage, le producteur n’est intervenu pour censurer Trintignant. Il l’a au contraire aidé lors du découpage pour lui donner des conseils en lui laissant la possibilité de choisir les scènes qu’il souhaitait conserver.
De manière linéaire et pourtant intrigante, Trintignant narre la dérive d’un boulanger, Jean Rousseau, qui fait son pain en compagnie de son père, quitte son four et, accompagné de sa mère, sillonne les routes de la Haute Provence. Durant toute cette journée, il va tuer des gens. Neuf assassinats en une seule journée, et pas avec n’importe quoi (arquebuse, pistolet, gaz d’échappement…). La manière dont Trintignant construit son récit révèle sa détermination à concilier le tragique et le grotesque dans un même élan, avec un style savamment étudié évoquant les meilleurs Chabrol (Le Boucher, également une histoire de vengeance avec la même distanciation satirique et ironique). La grande classe du film réside justement dans sa faculté à traiter avec légèreté de choses graves et tourner en dérision tout et surtout n’importe quoi à l’aune d’une bande-son empruntant à Bach, à Verdi et à Mahler qui crée un contrepoint surprenant. Le choix de Jacques Dufilho se révèle très judicieux: il traduit beaucoup en ne faisant rien et crée, lui aussi, par ses simples expressions, un subtil décalage burlesque, tout en rendant crédible des situations improbables sur le papier.
L’atmosphère absurde prend de plus en plus d’importance au grand risque de déconcerter ceux qui s’attendaient à un mélo douloureux. Là encore, l’art de rire des choses tristes. Zigzaguant, piochant, charriant différents registres (humour noir et nonchalance, étude de mœurs insolite et grinçante), Trintignant cinéaste impose à chaque instant sa singularité; ce qui a profondément dérouté les spectateurs d’alors («Je n’ai pas été à la hauteur, pas assez impudique», dira-t-il). Reste qu’il a construit ici quelque chose d’unique dont on n’a jamais réellement su s’il fallait en rire ou s’en émouvoir. À l’image de la dernière image de cette Journée bien remplie qui laisse à la fois dans un sentiment de perplexité (c’est une pirouette scénaristique), d’hilarité (c’est improbable) et d’effroi (ça fait froid dans le dos). T.A.
1h 27min / Comédie, PolicierDe Jean-Louis Trintignant Par Jean-Louis Trintignant Avec Jacques Dufilho, Luce Marquand, Franco Pesce |

1h 27min / Comédie, Policier