[TRAS EL CRISTAL] Agustí Villaronga, 1986

Le cinéaste espagnol Agustí Villaronga mélangeait Gilles de Rais et nazisme dans ce film choc. L’un des plus troublants de l’après-Franquisme.

« Scandaliser est un droit, être scandalisé un plaisir »: les mots de Pier Paolo Pasolini peu avant sa mort conviennent parfaitement pour qualifier l’impression provoquée par ce long métrage des enfers, à la fois épouvantable et fascinant. Depuis qu’il fait du cinéma, le très courageux Agusti Villaronga traîne une réputation d’auteur maudit dont les films sulfureux se sont souvent contentés d’une diffusion confidentielle. En Espagne, il a fini par connaître la gloire et le succès avec Pain noir, pour lequel il avait obtenu plusieurs récompenses dont les Goya du meilleur film, du meilleur réalisateur et de la meilleure adaptation en 2011. En France, il demeure méconnu, alors qu’on lui doit quelques-uns des films les plus chaos vus ces quarante dernières années. Une raison? Ses films nous nouent et ce n’est jamais un soulagement qu’à la fin, ils nous tranchent, et le bel exemple, si l’on peut dire ça, c’est ce redoutable Tras el Cristal (derrière la vitre, en français), son coup d’essai, interdit aux moins de 18 ans en Espagne et jamais sorti chez nous. Il a été présenté au festival de Berlin en 1986 et sa violence est telle qu’elle a assurément réduit toute son exploitation internationale. Nous, on l’a juste découvert par l’entremise de cinéphiles courageux à l’instar du sacro-saint Étrange festival qui a été un des premiers à le projeter (merci à eux!).

Pas facile, c’est sûr, de vendre cette histoire de criminel nazi pédophile réfugié dans l’Espagne franquiste. D’autant plus dur que rarement une introduction aura contraint un spectateur à se faire une idée sur sa capacité à supporter les images d’un film. On se gardera bien de décrire par respect pour les mots et les maux, on se contentera de dire qu’on y voit l’ancien médecin nazi à l’œuvre avant de sauter par la fenêtre. Les années passent, le monstre (Günter Meisner) est réduit à vivre comme un légume dans un immense appareil respiratoire appelée «poumon d’acier» et passe ainsi ses jours dans une belle et agréable demeure avec sa femme et sa fille. Ils essayent chacun à sa façon d’oublier un passé affreux dont ils ont été les premiers responsables. Jusqu’au jour où un jeune homme (David Sust) pénètre dans le lieu où il repose et se fait passer pour un infirmier. Bien entendu, il n’en est rien. Il s’agit d’une ancienne victime. Un des enfants dont le médecin a abusé sexuellement au début de son séjour en Espagne.

Agustí Villaronga montre un passé qui ne passe pas, les horreurs du passé comme celles du présent. Le rôle du tortionnaire nazi lui a été inspiré à la fois par le médecin nazi Josef Mengele et Gilles de Rais, qui se rendit célèbre en assassinant des centaines d’enfants par sadisme, via La Tragédie de Gilles de Rais de Georges Bataille. Alors qu’un tel sujet ne supporte pas le moindre écart de mauvais goût, Villaronga ose raconter ça de façon moins réaliste que maniériste, tutoyant même dans sa dernière demi-heure une ambiance fantastique, voire gothique. Comme si, à travers la vengeance de l’ange exterminateur, s’exprimait celle de tous ces enfants sacrifiés sur l’autel de la barbarie la plus immonde. Et c’est non moins le coup de force du film que de révéler à ce moment-là une beauté froide, quasi-lyrique, propre aux films de fantômes vengeurs. On parlait de Pasolini en introduction, on y revient pour la conclusion. Jamais remis de son visionnage, John Waters a lui-même noté une connexion entre Tras el Cristal et l’adaptation cinématographique du Salò ou les 120 Journées de Sodome. Et c’est bien vu car, en effet, Villaronga regarde lui aussi la monstruosité en face, droit dans les yeux, pour mieux affronter la bête et la tuer.

Titre français: Prison de cristal
Réalisateur : Agustin Villaronga
Année: 1986
Origine: Espagne
Durée: 1h50
Avec: Gunter Meisner, David Sust, Marisa Paredes…

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