A travers l’histoire d’une famille noire ayant fui le Sud ségrégationniste pour s’installer dans une banlieue blanche, Them, crée par Little Marvin et produite par Lena Whaite, raconte la question raciale par les codes horrifiques. L’ombre de Jordan Peele semble planer jusque dans le titre (Us d’un côté; Them de l’autre) mais face à l’horreur du réel, voilà une série où l’horreur est belle.
«Racism Horror Story»: c’est un peu (beaucoup) le programme de Them, mini-série lâchée sur Prime sans grand bruit, sauf de la part de habituels râleurs se contentant de juger le produit au gré de comparaisons attendues avec les films de Jordan Peele («Them? Us? Spareil!»). Sauf que voilà, point de celui qui cherche si bien à relancer «l’horreur noire» à l’horizon. C’est Little Marvin, un acteur/producteur inconnu au bataillon, qui est parti à la conquête de cette mini-série où chaque saison – du moins on le suppose – va se réapproprier un bon morceau saignant de l’histoire américaine. Soit une variation à peine masquée de American Horror Story, dont la formule façon one shot, pourtant alléchante, a fait peu d’émules jusqu’à ce jour (Channel Zero, The Terror, The Hauting of… y a pas foule!). On retrouve d’ailleurs un des chef op attitrés de Ryan Murphy, Nelson Cragg, à la barre de nombreux épisodes (ainsi que Ti West). Mais oubliez le second degré camp et l’énergie bitchy de Murphy: Them ressemble davantage à un rouleau compresseur qu’à un train-fantôme, et serait difficilement qualifiable d’aimable divertissement horrifique.
Plantons le décor: les Emmery, une famille afro-américaine laissant derrière elle une horrible tragédie, trouve le moyen de s’installer dans une banlieue huppée blanche. Mais nous sommes dans les années 50 et le racisme semble habiter la moindre parcelle d’oxygène. Toutes les desperate housewives du coin sont prêtes à déloger la pauvre famille, alors que leurs maris entendent sortir leurs battes de baseball à la nuit tombée. Au travail, à l’école ou entre quatre murs, le regard des autres ne laisse aucun répit. Mais bientôt, une autre présence, plus insidieuse, semble hanter les Emmery: chacun semble suivi par une créature décharnée différente, à la fois démon de l’esprit et incarnation de fantôme sociétal (l’éducation, la culture, les injonctions à la beauté, la religion), qui vont les pousser un peu plus vers la folie. Comme si chaque membre de la famille semblait vivre son «Jack Torrance moment». Il est beau le tableau.
Ce qui frappe d’emblée dans Them, c’est son ambition plastique, son amour du cadre et des couleurs, peu courant dans l’industrie horrifique télévisuelle (ou même tout court), virant parfois, et de manière assez plaisante, au petit Hitchcock illustré sur le mode «Tu veux du split screen? Tu veux de la double focale? Tiens, bouffe!». C’est parfois encore mieux que le récent Ratched, qui jouait dans la même cour. Et l’épisode 9, qui comme celui de The Haunting of Bly Manor, creuse dans le passé d’une Amérique vicieuse et viciée, plonge d’un coup dans un noir et blanc d’une beauté folle, hommage totalement assumé à Dreyer et au Ruban Blanc de Michael Haneke (lui-même un hommage au réalisateur de Vampyr: boucle bouclée), avec sa horde de fanatiques venus du froid. Littéralement possédés, Deborah Ayorinde et Ashley Thomas tiennent tout le show sur leurs épaules prêtes à craquer: parmi les nombreux antagonistes, une Alison Pill parfaite et détestable en «ultimate Karen» dont l’intérieur propret ne reflète bien évidemment pas l’immonde fiel qui coule dans ses veines.
Mais entre les fantômes tordus, la quantité phénoménale d’échanges racistes décomplexés, la violence tant physique que morale parfois étalée jusqu’à l’excès, Them captive autant qu’il tape, véritable jumeau antinomique de Hollywood, où Ryan Murphy passait une douce pommade sur les cicatrices du racisme: ici, on est plutôt du genre à foutre du sel sur les plaies. Tout comme The Painted Bird de Václav Marhoul ou The Nightingale de Jennifer Kent ont pu le faire récemment, la spirale de violence et sa représentation connaissent une sérieuse remise en question: jusqu’à quel point adhérer au trauma porn («ça existe, alors va et regarde») et à quel moment dépasse t-on concrètement les limites du raisonnable? À force de patauger dans le sang, ça glisse, et ça se casse parfois la gueule: Them ira jusqu’à partager d’ailleurs avec le film de Jennifer Kent une scène touchant à un des tabous ultimes du cinéma, mais cette fois en l’esthétisant à tort et à mort. Ouille. On se demande si au fond son créateur Little Marvin n’a pas mis toute sa rage face à l’actualité pour confronter un public blanc au racisme et lui faire vivre une sale expérience viscérale: pour être clair, peu de chance que le public concerné par les violences décrites ait particulièrement envie de les vivre tout le long de 10 épisodes légers comme des briques… J.M.
Them, série créée par Little Marvin. Avec Shahadi Wright Joseph, Melody Hurd, Ryan Kwanten, Christopher Heyerdahl, Alison Pill (EU, 2021, 10 × 45 min). Disponible à la demande sur Amazon Prime Video.

