« The Mastermind » de Kelly Reichardt : larcin, échec et tribulations tendres

Voici le récit de James Blaine « J.B. » Mooney (Josh O’Connor, tout en flegme), charpentier au chômage et père de famille dans le Massachusetts des années 70, qui s’improvise voleur de tableaux pour subvenir aux besoins des siens. Naturellement, le plan ne se passera guère comme prévu…

Kelly Reichardt le confirme ici : son cinéma est avant tout celui des gestes. La première séquence, à ce sujet, est parlante : dans une succession mêlée de plans américains et de zooms, notre héros erre dans un musée, le regard vigilant et le doigté sûr, guignant toute menace potentielle, sa main caressant les parois jusqu’à se faufiler vers un premier larcin. La mise en scène s’y fait suspendue, roublarde, d’autant plus séduisante qu’elle est soulignée par les bruissements jazzy de Rob Mazurek (au passage, point fort du long métrage). D’autant qu’ici, le suspense se divise en deux foyers d’action (sa famille, à côté, ne se doute de rien). Nous sommes happés, séduits par les manières du héros, par sa qualité secrète d’escroc. Elles n’en sont pourtant que les symptômes. Car, après cette introduction, le récit en prend progressivement le contre-pied.

En installant son contexte, tout en fixité granuleuse, teintes brunes et feutrées typiques d’une époque, la réalisatrice nous montre l’envers du décor : le foyer marital (Alana Haim incarne ici l’épouse, et ses évocations seventies, après Licorice Pizza, lui vont comme un gant), la banlieue morne, le quotidien médiocre. Comme pour s’en échapper ou rêver plus grand, un stratagème fou est élaboré, à l’abri des regards. Une narration qui se double d’enjeux, là encore, avant que la structure du film elle-même ne se scinde. Car entre la théorie et la pratique, plusieurs grains de sable vont faire capoter le plan. Le cambriolage, disons (sans trop en révéler), s’en sortira de justesse, de guingois. À vrai dire, qu’importe le résultat — comprend-on ici — tant ce qu’aime la réalisatrice est de capter l’instant T : les corps qui flanchent ou hésitent, l’adrénaline d’une course, la maladresse ou l’imprévu, le décalage involontairement cocasse, un brin déstabilisant.

Un cinéma incarné, donc, d’autant plus marqué, peu à peu, par une certaine temporalité. Car ici (comme dans le reste de la filmographie de Reichardt), les choses prennent du temps. Les ruses qui suivront — comme trouver une simple cachette — seront laborieuses, synonymes d’efforts. Mais, pour cette raison, elles favoriseront étrangement l’immersion. Ce rythme précis deviendra celui de la cavale, faite de zones grises et d’angles morts, dans laquelle sera poussé notre héros. Les interactions de circonstance (des connaissances le planqueront, de même qu’on se refile la patate chaude) complètent ce tableau délicieusement gênant, fait de silences et de malentendus. Comme un film des frères Coen qui serait soudain devenu sérieux, ou réaliste.

Notre malfrat du dimanche (ironiquement désigné par le titre du métrage) sera réduit à la passivité, contraint de subir les conséquences de ses actes (un enfermement souligné par le découpage resserré des images, presque programmatique), dans une inéluctabilité presque tranquille, sans jugement… mais que la mise en scène rendra anti-spectaculaire. Du reste, ce qui doit arriver arrivera à notre trublion. Un dénouement qui pourra frustrer (et décontenancer ceux qui ne sont pas habitués au ton de la réalisatrice), mais que celle-ci assume totalement. La cinéaste propose ainsi, à sa façon, une œuvre sans concession et, pour cette raison, honnête et curieusement tendre.

4 février 2026 en salle | 1h 50min | Drame, Policier
De Kelly Reichardt | Par Kelly Reichardt
Avec Josh O’Connor, Alana Haim, John Magaro

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