[CRITIQUE] LICORICE PIZZA de Paul Thomas Anderson

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À la première vision, ce 9e long-métrage de Paul Thomas Anderson est plus surprenant que familier, au sens où il nous entraîne ailleurs dans le temps et dans l’espace sans qu’on puisse rien prévoir d’une séquence à l’autre. C’est seulement après la fin que les choses se remettent en place et qu’on finit par saisir quel film on vient de voir. Il laisse une irrépressible impression d’euphorie qui masque sans l’ignorer une certaine noirceur. S’il fallait le comparer à un précédent film de son auteur, ce serait Punch Drunk Love (2001) pour sa légèreté, mais il a aussi des liens plus lointains avec Boogie nights (1997) et Inherent vice (2014) pour leur recréation du Los Angeles des années 70.

Sans être une autobiographie, l’histoire puise largement dans les souvenirs d’Anderson qui a grandi dans la San Fernando valley, où est située l’intrigue. Le cinéaste est d’ailleurs parti d’un incident qui l’avait intrigué lorsqu’il avait vu un lycéen draguer une femme plus âgée. C’est un peu ce qui arrive au début de Licorice pizza (nommé d’après une chaîne locale de magasins de disques) lorsque Gary, 15 ans, tombe par hasard sur Alana, une fille qui prétend avoir 10 ans de plus que lui (mais on ne le saura jamais vraiment). Comme ils s’entendent bien, ils multiplient les occasions de se voir, tout en prétextant leur différence d’âge pour rester à distance. Au bout d’un moment, il devient évident que l’histoire restera centrée sur eux et sur la question de savoir s’ils vont se rapprocher ou non. Malgré son jeune âge, Gary est très entreprenant: en plus de faire l’acteur dans des séries télé, il est à l’affût de la moindre opportunité pour vendre tout ce qu’il sent dans l’air du temps, comme les waterbeds. Elle, de son côté, est séduite par son énergie et sa candeur qui la changent du monde plus adulte et prévisible qu’elle connaît, sans oublier qu’il peut la faire entrer dans le monde du cinéma. Cette partie est inspirée des histoires que racontait au réalisateur le producteur Gary Goetzman qui, à 14 ans, avait déjà une longue expérience des castings et des tournages.

Plus généralement, l’intrigue est constamment nourrie et parfois déterminée par un flux d’informations ancrées dans l’époque. Apprenant que la loi interdisant le commerce des flippers vient de prendre fin en Californie, Gary veut être le premier sur le créneau à ouvrir sa boutique de flippers. Plus tard, lorsque Richard Nixon annonce aux Américains la pénurie de carburant résultant de la crise du pétrole, les protagonistes vivent en direct les embouteillages monstrueux qui s’ensuivent. Anderson lie d’ailleurs l’événement à un autre mouvement d’actualité, celui de la libération des mœurs et de l’avènement de la pornographie. Dans le contexte du film, il est clair que le désir de Gary pour Alana est très fort, et il se manifeste sous différentes formes plus ou moins explicites, mais la résistance de Alana et ses stratagèmes pour esquiver ou ignorer l’évidence font partie du carburant du film. Au point de masquer une de ses caractéristiques pourtant évidentes: Licorice pizza est une formidable comédie qui ne se révèle pas immédiatement, sauf à certaines occasions, notamment lors de la livraison d’un waterbed chez Jon Peters, joué par Bradley Cooper comme un érotomane tyrannique. La conjonction de la personnalité de Peters, de la pénurie d’essence, et de la spontanéité des gamins aboutit à une séquence prodigieuse de hasards malencontreux et d’images surréalistes.

PTA filme avec fluidité, usant volontiers de plans séquences dont on se rend compte quand on y fait attention qu’ils sont parfois extrêmement complexes. La reconstitution de l’époque ajoute au plaisir, pas seulement pour le dépaysement, mais parce que des détails importants comme l’absence de téléphones portables permettent de donner de la gravité à certains épisodes ou d’accentuer l’importance de conservations téléphoniques, précisément parce qu’elles ont lieu sur des téléphones fixes. Peut-être encore plus que dans ses autres films, l’importance accordée par PTA à la famille est visible dans sa distribution qui est un annuaire de tous ceux qui comptent pour lui. Il a convaincu Cooper, le fils de Philip Seymour Hoffman de jouer Gary. Sa mère Mimi O’Donnell fait une apparition, ainsi que ses sœurs. Alana du groupe Haim est entourée de ses vraies sœurs et de ses parents, dont la mère Donna a été la prof d’Anderson dans les années 70. Le cinéaste a aussi fait jouer ses enfants, qui ont amené leurs amis pour renforcer les fêtes organises par Gary. On peut y reconnaître deux filles de Steven Spielberg, ainsi que le petit-fils fils de Jonathan Demme qui a été le mentor de PTA. Tim Conway Jr, qui fait aussi une apparition, est le fils de Conway Senior qui était un ami et collègue d’Ernie Anderson, le père. On peut voir aussi George DiCaprio, le père de Leo, dans le rôle de celui vend le premier waterbed à Gary. DiCaprio père était un fameux collectionneur d’art et de comics underground à cette époque. On peut même trouver des liens familiaux avec Sean Penn: Anderson avait fait travailler son frère Michael qui a composé la musique de Boogie nights, tandis que leur mère Eileen Ryan a joué dans Magnolia. Benny Safdie, souvent associé à son frère, joue aussi un rôle mémorable de candidat à la mairie, qui représente pour Alana une révélation.

Avec ses mines de ne pas y toucher, le film ne prétend rien révéler, mais il a une façon de frôler le drame avec légèreté, et surtout de provoquer l’emballement à retardement. Nul doute qu’il incitera à y revenir avec plaisir. G.D.

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