On a vu « Tardes de Soledad » de Albert Serra, Coquille d’or du 72e Festival de San Sebastián, au Cinemed

Le Chaos revient de son Cinemed avec du Albert Serra dans ses bagages. Avant qu’il ne vous en parle lui-même dans la Chaos TV, voici quelques mots sur la Coquille d’or, au demeurant loin d’être vide, du 72e Festival de San Sebastián!

La solitude du tueur de veau. Pour son retour en Espagne, Albert Serra – devenu une coqueluche worlwide des festivals ces dix dernières années – s’est intéressé à un emblème national qui déchaîne les passions, à savoir la corrida, ce petit théâtre millénaire de la cruauté très peu raccord avec notre époque, soucieuse d’intégrité physique et de bien-être animal. En s’intéressant au quotidien du matador péruvien Andrés Roca Rey, c’est bien la dimension hautement anachronique de la tauromachie qui intéresse le papa de Pacifiction. Le dernier rituel de l’Occident implique à la fois sens absurde du sacrifice, mise en danger de son corps et de bébêtes qui n’ont rien demandé, moment de vérité sans filet (et sans armada de communicants derrière), violence effective non capitonnée par la médiation confortable des images, vénération esthétique qu’on choisit ici de placer au sommet de la hiérarchie des normes… Tout cela relève évidemment de l’inconcevable pour n’importe quel citoyen du monde aujourd’hui, et ce scandale en-soi justifie la démarche du réalisateur, qui avait toujours assuré qu’il ne ferait jamais de documentaire (!). On comprend facilement en quoi faire jouer ça à des acteurs professionnels détruirait drastiquement la nature même du projet.

Pourtant, le dispositif rappelle à bien des égards celui déployé pour ses précédentes fictions: trois caméras autonomes ont encapsulé 700 heures de rushes – soit un infernal rythme de croisière kechichien, celui qui a peut-être causé la chute de l’auteur des 46 versions différentes d’Intermezzo… – pour finalement ne conserver au montage que trois espaces seulement (l’arène, la chambre d’hôtel du bonhomme, la fourgonnette-taxi transportant la bigote escouade autour de l’athlète). Le motif hypnotique de la répétition ne manquera pas de fasciner ou d’ennuyer poliment le spectateur, qui pourra comme nous osciller entre les deux états sans que cela ne nuise à la démarche: la nature hallucinée du projet a assurément quelque chose à voir avec le songe surréaliste, voire avec la méthode paranoïaque-critique d’un Salvador Dalí, dont les verbiages empreints de mysticisme rappellent de plus en plus ceux de notre Albert (qui ne doit donc pas être déçu de l’accueil controversé de son nouveau bébé).

« Tu es un surhomme, personne n’a des couilles aussi grosses que toi! » ne cesse de haranguer la cuadrilla, filmée comme une armée de dévots, à son courageux champion, effectivement doté tel un bovidé au niveau de l’entre-jambe. Tout ce mélange d’héroïsme pathétique, de flamboyance ridicule, de pompeux dérisoire, de virilité patentée alors qu’un homo-érotisme évident infuse quasiment chaque plan (Serra dit lui-même avoir fait un film sur le narcissisme, où l’homme se mire dans la bête): voilà qui ne déplaira pas aux fidèles d’Albert, qui seront ici en territoire connu. La dimension nouvelle ici vise plutôt des questionnements éthiques passionnants pour un film qui se garde toujours de commenter ce qu’il enregistre: peut-on vraiment passer autant de temps au contact de tueurs très heureux de massacrer bien cradement du bovin sans cautionner, même partiellement, de tels agissements? Vous avez le temps d’y réfléchir d’ici à la sortie du film, pas encore annoncée sur Allociné, mais qui sent bon le premier trimestre 2025.

Les articles les plus lus

Pendant ce temps, Santiago Segura signe un démarrage spectaculaire en Espagne avec « Torrente presidente »

Torrente presidente, réalisé et interprété par Santiago Segura, a...

[MALATESTA’S CARNIVAL OF BLOOD] Christopher Speeth, 1973

Avec des pionniers comme Andy Milligan ou Herschell Gordon...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!