« Pacifiction – Tourment sur les îles » de Albert Serra: plus c’est long, plus c’est bon

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Pacifiction – Tourment sur les îles de Albert Serra, une drôle d’expérience de dépaysement spatio-temporelle de 2h45 avec un Benoît Magimel halluciné en Haut commissaire à Tahiti, aux prises avec les injonctions de l’État français qu’il représente.

C’est un film qui a un grand goût de « mais qu’est-ce que c’est que ça »? Pacifiction – tourment sur les îles se déroule sur l’île de Tahiti, en Polynésie française, et suit un Haut-Commissaire de la République (Benoît Magimel qui ne quitte pas son costume blanc, façon Christopher Walken dans Étrange séduction de Paul Schrader), représentant de l’État français. Il est éminemment sympathique, porté sur la boisson, l’hédonisme et homme de calcul aux manières aussi rondes que parfaites. Dans les réceptions officielles comme les établissements interlopes, il prend constamment le pouls d’une population locale d’où la colère peut émerger à tout moment.

Ainsi, ce qui commence comme une jolie balade touristique avec Magimel faisant du scooter des mers sur les vagues comme une cascade est menacé par une rumeur insistante: on aurait aperçu un sous-marin dont la présence fantomatique annoncerait une reprise des essais nucléaires français. C’est d’ailleurs ce que le personnage de Magimel finit par voir (ou croit voir?), façon témoin de la créature du Loch Ness. Vrai ou faux? Hallucination ivre ou réalité faisant bad-triper? Réponse à la fin de ce long et beau trip parano, qui ne biaise pas, file jusqu’au bout de sa propre logique et qui agit comme une montée de fièvre progressive, de plus en plus hallucinatoire, puis proprement délirante. Et devant lequel tout le monde peut délirer: le réalisateur et ses acteurs, mais aussi les spectateurs!

Décousu main, grouillant de micro-fictions, on sort de ce bloc de 2h45 (quand même!) franchement groggy, comme un lendemain de cuite, en pleine gueule de bois, sans savoir si tout ce qu’on a vu est bien ce que l’on a vu (et compris). Sans savoir si c’est à prendre au sérieux (il était question au départ pour Serra de raconter une romance, avant de changer de braquet en cours de route – cf. interview). Et si c’est bien raisonnable de notre part d’énumérer tous les griefs à l’encontre de ce gros machin flottant aux coutures craquantes (parmi eux, le jeu disons approximatif des acteurs secondaires, a fortiori quand le récit devient informatif). À l’arrivée, Pacifiction perd ses spectateurs en route vers nulle part, paraît se perdre lui-même dans la nuit noire de sa contemplation, conserve sa douceur même lorsque l’éclair s’annonce dans le ciel et fait (lentement, mais sûrement) voler en éclats toutes les illusions. En somme, ce film, plein comme une cantine, est déboussolant: ça en épuisera certains, ça en hypnotisera d’autres. Mais attention au trompe-l’œil: plus le récit avance, plus le spectateur a l’impression que Benoît Magimel est en roue libre avec sa rhétorique déconnante qui donne envie de (sou)rire, alors que, pas du tout: d’une lucidité tranchante, il mène parfaitement l’enquête pour savoir si, oui ou non, son monde s’écroule pour de bon. Au bout du « conte », il ira en enfer, car le paradis n’est plus ici. T.A.

9 novembre 2022 en salle / 2h 45min / Drame, Espionnage
De Albert Serra
Par Albert Serra
Avec Benoît Magimel, Pahoa Mahagafanau, Matahi Pambrun

 

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