Du vomi, de la semence, un godemiché métallique lové dans une fuck-box intersidérale: ça faisait peut-être un peu beaucoup pour celle qui est d’ordinaire célébrée partout dans la presse, et qui vient d’envoyer une partie de son public fémisard dans les ronces. On est comme vous: on ne sait pas trop quoi penser de son High Life, mais on ne peut qu’applaudir sa démarche over-chaos.
PAR GAUTIER ROOS
Avec son rond de serviette cannois et son casting glam’ à souhait – imaginez Pattinson, Binoche, Mia Goth (<3) et la moitié d’OutKast dans un huis-clos spatial – High Life était en début d’année promis à une montée des marches prestigieuse. Compétition officielle, séance spéciale: tout était à vrai dire envisageable, et la première bizarrerie du film était finalement de se retrouver à Toronto, dans un festival qui gagne certes en hype mais qui reste encore à bonne distance de la Côte d’Azur ou du Lido de Venise.
Premiers retours über-chaos: untel annonce sur Twitter avoir interrompu sa séance pour dégobiller, une autre revient in real time sur le mélange de malaise et de dérision qui s’est emparé de la salle lors de cette première mondiale… Notre mère Denis nationale, celle dont les fervents détracteurs confessent malgré tout qu’elle n’est pas une cinéaste de pacotille, s’est-elle pris les pieds dans un gadin spatial inertique et dénué de toute gravité ?
On parle de gravité à dessein, tant elle aime à seriner combien son cinéma prend l’image au sérieux, combien un plan réussi dépasse tous les dialogues du monde. High Life ne déroge évidemment pas à la règle. Si le film est parsemé de séquences qui tombent à côté (cf. cette fameuse fuck-box, recoin planqué du vaisseau où la Binoche laisse exploser une libido pullulante, et qui convoque sans jamais l’atteindre l’orgie carton-pâte de notre parrain Mandico), chaque nouvelle scène travaille astucieusement à vider et remplacer l’ennui de la précédente, dans une entreprise de recyclage cosmique excentrique que Cécile Duflot n’aurait pas reniée.
High Life ne divise pas seulement la critique : on quitte la salle dans le trouble, on y repense deux jours plus tard en se disant que c’était « quelque chose, quand même », puis trois jours s’écoulent et la circonspection nous gagne (ce serait pas un petit peu vain, toute cette affaire ?)
C’est un peu ça, la méthode Denis : instiller sur le coup un profond rejet, puis laisser au film la macération nécessaire pour qu’il revienne vers nous, avant qu’il ne parte peut-être à nouveau, aspiré par une nouvelle force gravitationnelle. C’est évidemment précieux : on peut revoir ses chefs-d’œuvre une deuxième fois en les trouvant finalement bien surestimés, et on peut réévaluer ses films mineurs après une troisième vision.
Son cinéma, bien plus froid que « charnel » – l’expression consacrée pour qualifier son oeuvre – a toujours refusé de prendre le spectateur par la main. Ce n’est pas un petit mérite que de ne jamais jouer la carte de la connivence, et de laisser le spectateur seul face à l’écran, par moment intimidé par la splendeur affirmée de ces corps héroïques (Beau travail), ou perdu dans des circonvolutions d’un récit choral qui prend plaisir à ne rien respecter (J’ai pas sommeil).
J’ai toujours pensé que son cinéma était plus réussi encore quand il tapait à côté, qu’il déviait la route préalablement tracée par ses « chefs-d’œuvre installés »: sa trilogie aux percées comiques (US Go Home pour Arte en 1994, Nénette et Boni en 1996, Un beau soleil intérieur l’an passé) va probablement plus loin encore que la mastication arty d’un Trouble Every Day, peut-être un peu trop sûr de son bon goût. C’est là l’autre génie de Tata Denis: injecter dans la forme la plus commune qui soit (des petits contes moraux comme les rejetons de Rohmer en produisent en quantité industrielle) un temps suspendu qui ne suscite plus l’intimidation, mais qui donne envie de rentrer dans l’image.
D’ailleurs, on n’imagine plus un slow étudiant sans penser à Otis Redding, et on ne prépare plus sa pâte à pizza sans avoir sa petite pensée pour Tata.
PS. Puisqu’à notre connaissance, il n’existe pas en DVD, on se permet d’indiquer que US Go Home est dispo sur YouTube

