Il est là. Et, pourtant, il ne dit mot: Antoine Pirotte est la lumière silencieuse d’Un Prince, son moteur ronronnant. Il faut dire que tout est étonnant et prend à revers dans le film de Pierre Creton: un personnage principal s’exprimant uniquement par voix off, et un personnage central, ledit prince, invisible quasiment tout du long (jusqu’à une apparition qu’on qualifiera de mega chaos: ceux qui ont vu le film le savent!). Gueule d’ange parmi les fleurs, les mains dans la terre, dont la voix rauque et caverneuse de Gregory Gadebois s’occupe de retranscrire les pensées comme un journal intime s’écrivant au fur et à mesure. Une voix qui barre soudainement le mot «innocence» et donne corps aux désirs de l’ange muet. Le goût affirmé du personnage pour les hommes mûrs fait claquer dans un fracas la superficialité galopante des représentations gays au cinéma, fait fleurir un monde rural que l’on s’imagine à tort bouché et interdit. Comme cet herbier pornographique contemplé à la lumière du jour, la petite pincée d’obscénité n’exclut ni la tendresse, ni la grâce.
Mais Antoine Pirotte ne s’est pas contenté d’être le botaniste coquinou écoutant les chœurs d’églises à la dérobée: il appose sa patte à la photo, faisant flotter une atmosphère d’avant l’orage, et cède la place au réalisateur même, dans un raccord poétique qui a bien évidemment fait dégringoler de plaisir tous ceux qui l’ont vu. Plutôt qu’à se réduire à une simple silhouette, il a fini par embrasser pleinement l’univers du long métrage de Pierre Creton jusqu’à se fondre avec. Ce que confirme son court de fin d’études tourné pour la Fémis, le beau Monde est un trou pour moi: une rêverie ASMR qui pourrait, au fond, être le songe du personnage d’Un Prince. Vents et marées, jour et nuit, chat et chien, entre ville et campagne: tout s’harmonise sans fureur dans un court expérimental aux allures de view-master abîmé, de kaléidoscope d’air, de terre et d’eau. Un doux égarement qui rappelle ce que l’on voit défiler les yeux fermés, quand les formes et les images d’ailleurs jouent au flipper sous les paupières. Ce faune de Pirotte est décidément d’ailleurs. J.M.
