Ô temps ! Suspends ton vol ! Sleeping Beauty, aka «Some Call It Loving», étrange rêverie perverse de belle endormie et de prince charmant, veut vous envoûter.
Jennifer est endormie depuis huit ans, exhibée depuis de fêtes foraines en fêtes foraines. Pour un dollar, Robert, musicien de jazz, l’achète et l’éveille d’un baiser dans sa luxueuse demeure. Peu à peu, elle devient le centre d’un jeu pervers d’amour et de mort. Dormez, il le veut! Some call it loving, également connu sous le titre Sleeping Beauty, nous lance dès ses séquences liminaires un défi merveilleux. Lui résister ne sert à rien: ce film aux allures de dédale mental, pensé et filmé comme une séance d’hypnose, passe comme par magie. Difficile, bien entendu, avec un tel synopsis, de ne pas penser aux Belles endormies, ce roman des années 60 écrit par Yasunari Kawabata où des nymphes assoupies par un puissant narcotique étaient contemplées par des mâles âgés et impuissants. À travers elles, ces derniers revoyaient toutes les femmes de leur vie. Le livre était écrit par un homme, mettait en opposition la beauté des jeunes corps vigoureux et la laideur physique de la vieillesse.
La décennie suivante, James B. Harris, alors connu comme producteur de Stanley Kubrick et Don Siegel, cinéaste habitué aux univers virils (Cop), signait, lui, un film mystérieux dans lequel un homme et des beautés – endormies comme éveillées – déambulaient, hantaient des lieux comme des fantômes, donnaient aussi un dernier souffle de vie à un décorum baroque. À bien regarder, son récit évolue du rêve lointain au cauchemar familier. Et bien malin qui saura, dans ce purgatoire de sens, distinguer les anges des démons. La bande-son contribue par ailleurs assez génialement au climat envoûtant et onirique; la musique remplaçant les mots, épousant les doutes.
Bien sûr, comme pour tous les joyaux impurs, rien n’est parfait, rien n’est expliqué et l’on ne sait pas, en sortant de la projection, distinguer ce que l’on a vu à l’écran de ce que l’on a fantasmé. Pourtant, aucune pièce ne manque au puzzle. Il faut y repenser, se donner la peine d’assembler toutes ces scènes de trouble et de trouille pour découvrir ce qui se cache derrière les images, les apparences, les intentions : qui sont réellement les personnages derrière les jeux de dupe et les mises en abyme? Quelle est la nature de leurs relations? Pourquoi une telle tension érotique et pourtant une telle froideur? Pourquoi se contente-t-on de baisers, de préliminaires ou de séquences post-coïtum?
Longtemps invisible, ce conte pour adultes évanescent et halluciné (au sens propre) révèle des tonnes de choses sur la décadence et le délabrement, la petite mort et la mort du désir, l’impuissance et la frustration. Jusqu’à la pirouette finale renvoyant au Freaks de Tod Browning, à la fois logique et illogique, morale et immorale. Le résultat est beau comme un rêve et cruel comme un réveil. Pour toutes ces raisons, sa redécouverte s’impose. D’autant que des années plus tard, Kubrick a signé un quasi-remake avec Eyes Wide Shut, opérant de la même façon que James B. Harris, faisant passer des personnages (et donc des acteurs) de l’autre côté du miroir, autopsiant ce labyrinthe intérieur, cette zone inavouable, si secrète, où s’expriment et s’épuisent, naissent et meurent tous nos fantasmes.
24 octobre 1973 en salle | 1h 43min | Comédie dramatiqueDe James B. Harris Avec Zalman King, Carol White, Tisa Farrow |
24 octobre 1973 en salle | 1h 43min | Comédie dramatique
