Qui d’autre que le cinéaste roumain Radu Jude aurait pu avoir l’idée de faire la suite d’une des œuvres majeures d’Andy Warhol ? Ou plutôt, qui d’autre pouvait allier, dans le cinéma actuel, une recherche formelle d’avant-garde avec un esprit rieur, goguenard, trivial, voire grossier ? Une sorte de rencontre entre l’élitisme artistique bourgeois et l’envie de déranger ce milieu, non par esprit purement cynique, mais par besoin de montrer la réalité dans son entièreté.
Chez ce cinéaste, il est vital d’exposer les failles historiques, politiques et sociales de la société dans laquelle il vit : celle d’une Roumanie collabo, puis sous la dictature de Ceausescu, sa chute et la rapide transformation capitaliste du paysage roumain. Les films de Jude nous montrent des personnages exploités par leur société, bloqués dans un travail qu’ils remettent en question (N’attendez pas trop de la fin du monde, Kontinental 25), à travers des protagonistes féminins faisant dérailler le discours dominant (Bad Luck Banging or Loony Porn, Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares).
Mais revenons à Andy Warhol : le cinéma était pour l’artiste-plasticien un moyen de tester les limites de ce médium. En 1964, il réalise Sleep, dépassant les standards de durée (environ cinq heures) et d’action, car sans narration, montrant l’homme qu’il aimait, le poète John Giorno, en train de dormir. Face à cela, la question se pose : pourquoi et en quoi consiste cette « suite » ? Pas besoin d’avoir vu l’original pour comprendre la démarche. Le cinéaste est tombé sur le site internet EarthCam, réseau de webcams accessibles dans le monde entier, où l’une des caméras retransmet 24 heures sur 24 la tombe du célèbre artiste Andy Warhol.
À partir de cette obsession, le cinéaste passa plusieurs années à regarder régulièrement et à enregistrer les images qu’il voyait. Sur cette base, il construisit un long métrage d’un peu plus d’une heure nommé Sleep 2, titre signifiant à la fois sa filiation artistique et son esprit comique, se confrontant à la figure de l’artiste suprême par la farce (impossible de ne pas sourire à l’idée d’une suite, sous forme de saga, à des films expérimentaux et inaccessibles comme ceux de Warhol).
Par le montage, Jude condense une année passée en ce lieu, à la manière d’un best-of entre instants de vide, scènes du quotidien et événements hors du commun. Chapitré en quatre saisons, le film introduit à chaque partie une citation, liant le projet à une forme de poésie aussi absurde qu’hypnotisante. Premier élément : l’image. La texture pixelisée et le flou constant rappellent que ce que l’on voit est retransmis. L’image n’est pas neutre : elle est visible sur un site internet, lui-même enregistré par le cinéaste, qui n’hésite pas à s’inclure dans ce processus de distanciation puisque sa respiration et ses déplacements sont audibles. En nous mettant à sa place, spectateur des événements entourant la tombe, le cinéaste joue avec le paradoxe d’une image purement objective et, par ce processus, rappelle que toute image ne peut qu’être une fiction.
Si ce n’est pas déjà assez pour en faire un objet cinématographique fascinant, les images qu’il montre parviennent à être tantôt burlesques (l’hommage des fans de Warhol, l’homme montrant ses fesses), tantôt poétiques (les diverses apparitions fantastiques d’animaux dans le cadre). Sa réussite tient au simple fait de nous tenir en haleine avec un seul et unique plan, nous laissant attendre une action possible. Ce caractère captivant se retrouve dans le dernier plan : dans la nuit, on ne distingue plus les formes pixelisées de ce qu’elles représentent. Laissant place à l’indéterminé dans l’image, ce plan provoque l’imagination fertile du spectateur. Avec une économie de moyens, Sleep 2 ouvre sur un vertige formel et sensoriel, nous obsédant à notre tour par ses images de basse qualité.



