Le prologue nous apprend que le mot sirat signifie un pont qui relie le ciel et l’enfer, mais que ce passage est aussi étroit et tranchant qu’un fil d’acier. Cet éclairage prendra tout son sens au fil des multiples surprises qui émaillent ce road-movie stupéfiant, mais on peut affirmer d’emblée que Sirat est littéralement sur le fil entre plusieurs états apparemment opposés. Il a une façon unique de lier réalisme et fantastique, dépaysement et proximité. L’approche viscérale donne l’impression que l’action se passe ici et maintenant, tout en prenant de la hauteur pour suggérer une interprétation visionnaire et pertinente du monde actuel, tel qu’il est perçu par ses personnages singuliers. Mais c’est bien à une expérience sensorielle et allégorique que nous invite Olivier Laxe. Il utilise pour ce faire un langage qui privilégie les perceptions, notamment par le son et l’image.
De ce point de vue, la mise en place est d’une efficacité terrassante : un mur d’enceintes est installé dans le désert marocain pour une rave colossale. Dès que la musique commence à pulser, les corps vibrent, la transe s’installe, et on se laisserait facilement hypnotiser, mais la caméra ne nous en laisse pas le temps en cadrant, pour les identifier, les principaux protagonistes : Stef, Josh, Tonin, Jade, Bigui (les prénoms sont ceux de leurs interprètes). Soit une petite bande de ravers franco-espagnols qui, pour la plupart, portent sur leurs visages ou sur leurs corps des traces d’une vie intense (l’un a perdu une main, l’autre un pied). Arrivent deux personnages qui détonnent : Luis (Sergi Lopez), accompagné de son fils Esteban (Bruno Nunez), à la recherche de sa fille dont il n’a pas de nouvelles depuis des mois, et qu’il espère retrouver dans ce genre d’endroit. Le lendemain, la fête est interrompue par un détachement de l’armée qui ordonne à tous les Européens d’embarquer dans des camions pour être rapatriés. Pas d’explication, seulement des échos d’une guerre proche qui menace de se répandre.
Stef et sa bande refusent de suivre les ordres et prennent la tangente, suivis par quelques autres. Parmi eux, Luis et son fils, malgré les avertissements, leur voiture n’étant pas équipée pour rouler dans ces conditions. C’est le début d’une traversée du désert motivée par la quête d’un ailleurs plus accueillant, mais qui évolue très vite en lutte pour la survie. Parallèlement à leur histoire particulière se révèle une réalité plus générale, ce qui permet à Laxe et à son coscénariste Santiago Fillol de traiter de sujets contemporains sans en avoir l’air. On n’apprend que par bribes l’extension d’une troisième guerre mondiale qui se passe hors champ, et que les personnages essaient d’éviter à tout prix. Il leur arrive de s’en approcher, notamment lors d’une tentative de se ravitailler en carburant, où une monstrueuse file d’attente résume le cauchemar des paniques et exodes provoqués par les guerres.
On peut spéculer à loisir sur les multiples significations de ce conflit invisible, mais il n’y a pas besoin de chercher très loin pour nous rappeler l’état du monde actuel, et que personne n’est à l’abri du pire. Pas même les ravers, qui passent leur vie à esquiver les normes et les contraintes, en faisant la fête et en vivant dangereusement pour libérer la dopamine.
Laxe a trouvé dans le désert marocain une toile de fond qu’il élève à une dimension mythologique. Son film y prend naturellement la forme du road-movie, dont le cinéaste respecte les conventions, tout en les réinventant. Il joue parfaitement du suspens, mais jamais comme on s’y attend. Par exemple, une séquence montre les olibrius faisant des acrobaties entre deux camions lancés à grande vitesse, et on redoute le prévisible accident qui va encore coûter un bras ou jambe à un des participants. Mais non. Ce qui arrive est toujours inattendu et brutal.
C’est dans ces moments que les êtres se révèlent, et c’est là où le film prend une perspective spirituelle, après avoir confronté ses personnages à des épreuves extrêmes. L’une d’entre elles renvoie indirectement au titre en évoquant la notion de mourir pour renaître, qui prend ici son sens avec une intensité viscérale. Il y a quelque chose de miraculeux dans la façon dont Laxe a trouvé le langage adéquat pour traiter son sujet. Son utilisation de la musique (signée Kanding Ray/David Letellier) est exceptionnelle, pas seulement pour exprimer la transe, mais aussi pour souligner la beauté fascinante et redoutable du désert. Film choc de l’année.
10 septembre 2025 en salle | 1h 55min | DrameDe Oliver Laxe | Par Oliver Laxe, Santiago Fillol Avec Sergi López, Bruno Núñez Arjona, Richard Bellamy |
10 septembre 2025 en salle | 1h 55min | Drame


