[SICK] Kirby Dick, 1998

Atteint de mucoviscidose, Bob Flanagan vit dans un corps qui ne lui appartient plus. Ce « superhéros humaniste » (tel qu’il se décrit) expérimente la douleur en soignant son mal par le mal en faisant de son corps une création à la fois fascinante et horrifiante. Son objectif : reprendre possession. Dans cette démarche, le performer sera soutenu par Sheree Rose, photographe de l’underground californien à la fois «maîtresse» et compagne, qui restera à ses côtés pendant 16 ans. Une histoire d’amour, de sexe, de mort et de bondage.

Sick est un documentaire sorti dans les salles françaises en 1998 avec une interdiction aux moins de 16 ans et un avertissement. Ajoutez par-dessus l’étiquette « underground » et vous pouvez être sûrs que l’objet n’intéressera que les amateurs de curiosités déviantes. Pourtant, en le regardant de plus près, Sick n’a rien d’un grand-huit doloriste, insoutenable, hystérique ou complaisant. Au contraire, c’est une affirmation de la vie bouleversante, au cœur gros comme ça.

Pour convaincre les plus rétifs, il faut découvrir Bob Flanagan, héros de cinéma à lui seul qui s’est battu contre une maladie pendant 43 ans. Un romantique extrême dont les yeux semblent taillés dans un bout de ciel et qui exhibe sans complexe sa chair mutilée. Sans jamais prendre en otage, le documentariste Kirby Dick filme ce corps massacré par les piercings lors d’happenings impressionnants où Flanagan n’hésite pas entre autres à se clouer le pénis. Certes, ce sont des images difficiles à regarder, mais tout l’univers de Flanagan est capté par Dick avec une pudeur inouïe, en appelant un chat un chat.

Le sadomasochisme, tant redouté, n’est pas tant montré comme une transgression mais comme un vrai art de vivre. Lorsque la jouissance affleure ou que la pose est esthétique, Sheree Rose, la complice de Flanagan, prend des photos pour créer une exposition (une «exhibition» en anglais). La recherche d’une forme d’excitation à travers la douleur est donc manifeste dans cette relation sensible dominant/dominé, amoureux/amant, artiste/muse. A chaque blessure, suivent une caresse apaisante, des baisers laissés dans le cou.

Au final, la vraie souffrance réside TOUJOURS ailleurs, dans le simple fait d’être né différent avec une maladie mortelle qui astreint chaque jour un peu plus. Pour Flanagan, chaque matin était un bonheur. Chaque journée était une victoire. Ses parents se sont rendus compte d’une telle souffrance que très tard et ne voyaient en lui qu’une façade, un gamin comme les autres avec juste un sens de l’humour «différent». On sort de là le sourire aux lèvres, les yeux rouges, en conservant à l’esprit l’image la plus forte du film. Celle qui répond finalement à la question que Flanagan s’est posée toute sa vie (la douleur, c’est quoi ?). Celle, post-mortem, où Sheree Rose extraie un bocal contenant le liquide encombrant les poumons de Flanangan. Un liquide immonde dans lequel il était en train de se noyer.

MONOLOGUE DE BOB FLANAGAN
Pour finir, on laisse la parole à l’artiste. Son monologue final qui dévaste :
«Parce que ç’est bon, parce que ça me fait bander, parce que ça me fait jouir, parce que je suis malade, Parce que j’emmerde la maladie, parce que j’aime les attentions, parce que j’étais seul et différent, parce que les gamins me tabassaient sur le chemin de l’école, parce que j’étais humilié par les nonnes, à cause du Christ et de la crucifixion, à cause de Porky Pig attaché et fourré par quelques sinistres salopards en soutane noire, à cause des enfants attachés, brûlés et ébouillantés, à cause des Révoltés du Bounty, à cause des cowboys et des indiens, à cause de Houdini, à cause de mon cousin Cliff, à cause de nos cabanes et de ce qu’on y faisait, à cause de ce qu’il y a à l’intérieur de moi, à cause de mes gènes, de mes parents, à cause des médecins et des infirmières, parce qu’ils m’ont cloué au lit pour que je ne me blesse plus, parce que j’ai eu du temps pour penser et pour me branler, parce que j’avais de terribles douleurs d’estomac et que la branlette me soulageait, parce que je suis Catholique, parce que j’aime mon pénis, parce que je n’éprouve aucune culpabilité, parce que mes parents disaient sois toi-même, et voilà ce que je suis, parce que je ne suis qu’un gros bébé et je veux le rester et je veux une petite maman pour toujours, même vilaine, particulièrement vilaine, à cause des sorcières et des marâtres, de la sexy Cendrillon, maculée de suie, réduite à la servitude, à cause d’Hansel, engraissé jusqu’à être comestible, parce que je voulais ressembler à «0», à cause de mes rêves, de mon imagination débordante, des légo, parce les quincailleries me font bander, à cause des marteaux, clous, pinces, cadenas, poulies, verrous, punaises, agrafeuses, aiguilles, cuillers en bois, hameçons, chaînes, règles métalliques, tubes de colle, spatules, cordes, crochets en S, lames de rasoir, ciseaux, pinces à épiler, couteaux, raquette de ping pong, conduits, manches à balai, broches de barbecue, scie circulaire, fers à souder, à cause des remises à outils, des garages, des sous-sols, des cachots, à cause de la Tour de Londres, à cause de l’Inquisition, du bûcher, à cause de la salle de jeux de la Famille Addams, de Morticia, à cause de sa robe et de ses jambes de pieuvre, à cause de la maternité, à cause des Amazones, à cause de la lune, parce que c’est dans ma nature, parce que c’est contre nature, parce que c’est mal, drôle, parce que je ne suis pas normal, parce que j’ai toujours pensé que j’étais un cobaye et qu’ils m’avaient implanté un truc dans le pénis et qu’ils contrôlaient ainsi mes activités, parce que je devais rentrer nu dans un sac en plastique pour que les médecins puissent analyser ma sueur, parce qu’une poussée de fièvre a obligé mes parents à m’envelopper dans un drap humide pour stopper les convulsions, parce que mes parents m’aimaient davantage quand je souffrais, parce que le monde est douleur, que la reddition est douce, qu’elle m’attire, que j’en suis accro, parce que l’endorphine du cerveau a les mêmes effets que l’héroïne, parce que j’ai appris à me soigner, que je suis un grand garçon, que je suis un homme, parce que j’ai plus de couilles que vous, que c’est un acte de courage, que ça demande du cran et j’en suis fier, parce que je ne peux gravir les montagnes, parce que je suis nul en sport, parce qu’on n’a rien sans rien, parce que qui aime bien châtie bien

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