[SAYAT NOVA – LA COULEUR DE LA GRENADE] Serguei Paradjanov, 1969

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Ceux qui conservent un souvenir persistant du tournis que provoquait la vision des magiques Chevaux de feu (ses Goutzouls des Carpates, sa sarabande, sa fièvre, sa poésie, ses amants, ses images chatoyantes) doivent découvrir toute affaire cessante Sayat Nova, l’autre chef-d’œuvre de Serguei Paradjanov réalisé en 1968, soit quatre ans après. Deux films aussi flamboyants et illuminés l’un que l’autre mais aussi opposés formellement que le soleil et la lune. Deux poèmes cosmiques en rébellion contre l’ordre du monde.

Alors qu’il travaillait sur un autre film, finalement interrompu (Les fresques de Kiev), Paradjanov, alors passionné par les miniatures religieuses arméniennes, s’est mis en tête de raconter la vie d’un trouvère et poète arménien Harutyun Sayatyan alias «Sayat Nova – Le roi des chansons» (1712 – 1795) en huit chapitres aux titres merveilleux comme «Le poète retourne à son enfance et pleure la mort de ses parents ; Le poète enterre son amour ; Il meurt mais sa poésie est immortelle». De même que pour Les Chevaux de feu, on n’a encore épuisé toutes les beautés de Sayat Nova et pour cause, il s’agit d’un film maudit : tourné pendant sept mois dans des lieux divers (Arménie, Erevan, Kiev), soutenu par le Comité d’État au cinéma arménien mais vu d’un sale œil par celui de Moscou, il n’a cessé de troubler par l’ambiguïté de ses intentions, le sous-texte politique, la mise en scène par trop frontale, les cadres saturées de signes, d’informations, de gens, de couleurs. En somme, la signification réelle de ses images.

L’Union Soviétique avait beau se targuer de célébrer une figure dont les écrits en trois langues (géorgien, arménien et azerbaïdjanais) symbolisaient l’unité des peuples du Causase, elle n’était pas dupe de l’engagement de Paradjanov, soutenant les intellectuels, cherchant à défier la censure à la dérobée. Plusieurs éléments chiffonnaient les autorités : d’une part, la célébration symbolique du peuple arménien; de l’autre, le fait que l’actrice Sofiko Tchiaourelli, fille du cinéaste Mikhaïl Tchiaourelli, y joue cinq rôles, tantôt homme tantôt femme. Sayat Nova, film queer avant l’heure? Totalement. Mais comme le disait Paradjanov: «La peinture est muette, mes films aussi». Tout juste a-t-on droit à un carton en préambule précisant les intentions de Paradjanov : «Aimable public, ne va pas chercher dans ce film la vie de Sayat-Nova, grand poète arménien du XVIIIe siècle. Nous n’avons que tenté de rendre par les moyens du cinéma l’univers imagé de cette poésie dont le chantre russe Valéri Brioussov disait : “La poésie arménienne du Moyen Âge est une des éclatantes victoires de l’esprit humain inscrites dans le passé de notre monde.”» Sans explication, chacun y voit ce qu’il veut. Une succession de tableaux où fourmillent mille détails et mille tremblements, où des plans répondent aux autres dans une harmonie discrète comme dans une mosaïque. Mais personne n’est pas au musée pour autant et, surtout, on en retient ce que l’on veut.

Ce qui est sûr, c’est qu’au-delà des symboles et des idiosyncrasies, le film frappe par son intense beauté esthétique, par son sens du détail infinitésimal (visages, cheveux, mains, tapis, vêtements, étoffes, vases), par ses collages de matières et de textures, par sa volonté d’animer une fresque avec une technicité moderne, de raviver la puissance d’un cinéma primitif et de questionner la croyance du spectateur en ces images. En cela, Sayat Nova est un film riche, inspirant, précieux comme du Jean Cocteau, de Kenneth Anger ou du Pier Paolo Pasolini (trois artistes auxquels on pense beaucoup pour le bricolage magique, le désir qui circule et la sensualité qui en émane), et il faudrait avant tout le considérer comme tel : un panégyrique transgenre du mélange des cultures, des sexes, des époques et de tous les contraires. C’est l’essence même de la création artistique que Paradjanov tente de capter. Dans un second temps, le film d’un fils rendant hommage à son père antiquaire, amateur de bidouillages et des mythes qui lui a sans doute transmis un regard sensible sur le monde et une nécessité impérieuse de sauver l’art en toute circonstance. Qu’un tel geste soit encore vivace près de quarante ans plus tard rappelle que les combats ne sont pas vains.

A peine sorti, Sayat Nova subit les foudres de la censure et se voit retiré des écrans. Les autorités demandent un nouveau montage et Paradjanov refuse de se plier. Plus concilient, le réalisateur Serguei Youtkevitch procède à des coupes, remonte le film dans une version chronologique, impose un doublage russe et le ressort sous un titre différent : Couleur de la grenade, deux ans plus tard, en 1971. C’est cette version qui sera distribuée à l’étranger à partir de 1977. En 1973, Paradjanov est trainé dans la boue, accusé notamment d’homosexualité, de nationalisme, de trafic d’icônes. Il est condamné à cinq ans de prison et de travaux forcés. Pendant près de 15 ans, celui qui fut emprisonné trois fois sous Staline, Brejnev, Andropov va connaître les enfers sans pour autant perdre son pouvoir de création (il continue les collages même lorsqu’il ne fait pas de cinéma). Il ne saura pas avant sa mort en 1990 que la version d’origine, arménienne, d’une durée de 78 minutes (soit cinq minutes de plus), renaîtra de ses cendres – elle est à ce jour estimée comme la version la plus proche de la sienne – et que son Sayat Nova sera sauvé.

De Sergei Paradjanov
Par Sergei Paradjanov, Sayat Nova
Avec Sofiko Tchiaourelli, M. Alekian, V. Galestian
Titre original Sayat Nova

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