Sarah Chiche, écrivaine: « Il y a eu un avant et un après La Pianiste de Michael Haneke »

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SARAH CHICHE. ÉCRIVAINE, PSYCHOLOGUE CLINICIENNE, PSYCHANALYSTE. ETHIQUE DU MIKADO (2015). LES ENTÉNÉBRÉS (2019). SATURNE, CHRONIQUE FAMILIALE HABITÉE PAR LE TROUBLE ET LA MÉLANCOLIE. 

Quel est votre rapport au cinéma?
Sarah Chiche: Moral. Je n’aime que les films qui me font cheminer sur le plan existentiel, quitte à en passer par la fragmentation, la dissolution, la condamnation ou l’abolition de ce que je croyais être.
Œdipien. D’après la légende, ma mère serait tombée amoureuse de mon père pendant qu’ils regardaient Les oiseaux d’Hitchcock. Elle avait très peur. Il l’a serrée dans ses bras au moment où il fallait exactement comme il fallait.

Vous souvenez-vous du premier film que vous avez vu? Si oui, lequel?
J’ai un souvenir très précis de La Belle au bois dormant de Disney, de Psychose d’Alfred Hitchcock, et du Tambour de Volker Schlöndorff vus, pour des raisons cocasses – la télévision était toujours allumée à la maison – , sensiblement au même âge.

Quels sont les films qui ont marqué votre parcours de cinéphile par leur intensité, par des séquences précises ou par la simple force des images?
Eve, de Mankiewicz, visionné un nombre de fois inouï, entre l’enfance et l’adolescence, comme on réclame chaque soir la même berceuse. De la vie des marionnettes, mon tout premier Bergman, à 15 ans – j’avais, pour y aller, séché le cours de maths; j’étais fière.
Salo, de Pier Paolo Pasolini, vu alors que je venais de fêter mes 16 ans – ma seule façon de m’émanciper. Twin Peaks, de David Lynch, qui m’a fait arrêter la drogue. La nuit du chasseur, de Charles Laughton, et ce plan sidérant du cadavre de la mère jeté dans la rivière, ses cheveux dansant autour de son visage comme des algues. Faust, de Friedrich Wilhelm Murnau, pour sa beauté crépusculaire. Le Locataire, de Roman Polanski, si l’on veut comprendre ce qu’est un délire paranoïaque et la question du «pousse-à-la-femme» dans la psychose, il faut voir ce film. Au hasard, Balthazar, de Robert Bresson. La grâce à l’état pur.

Un film qui a failli vous faire quitter une salle ou la fait pour de bon?
J’ose avouer que je me suis ennuyée à périr pendant Les amours d’Astrée et Céladon de Rohmer

Un film que vous n’aviez pas envie de voir et qui a été une révélation?
Tabou, de Miguel Gomes. J’ai passé toute la première partie du film à vouloir m’en aller, sans comprendre que ce qui était donné à voir n’étaient que les ruines d’une deuxième partie, languide et magistrale. C’est la phrase «J’avais une ferme en Afrique», référence à Karen Blixen, qui m’a fait rester.

Est-ce que, dans votre parcours de cinéphile, il y a eu un «avant» et un «après» un film?
Dans mon parcours de cinéphile et dans mon parcours existentiel, il y a eu un avant et un après La Pianiste de Michael Haneke.

Le film que vous emmenez sur une île déserte?
Aucun. Je me contenterais de me souvenir des images qui passent dans les yeux des gens que j’aime.

En 2050, pensez-vous que l’on fera encore du cinéma?
Très probablement. Mais avec YouTube, les téléphones portables et les blogs, il est possible que de plus en plus de monde s’essaie à être le metteur en scène de sa propre vie.

Votre dernier coup de cœur (le dernier film vu et aimé)?
Amour fou, de Jessica Hausner, inspiré des derniers moments de la vie de Heinrich von Kleist. Rigoureux. Mathématique. Cinglant. Une mise en pièces du romantisme allemand. Ce film m’a ravagée et je l’ai offert à mon ami Pacôme Thiellement, espérant qu’il serait tout à fait ravagé par ce film, lui aussi. On s’amuse parfois, lui et moi, à réécrire, autour d’un bubble tea, des «fins heureuses» affreusement psychologisantes et farfelues à nos films préférés. Dans ce cas précis, Pacôme a eu l’idée d’une fin où, au lieu d’aller se suicider dans les bois, Kleist demanderait à Henriette Vogel, la malheureuse sur qui il a tiré avant de retourner l’arme contre lui, sa main, au coucher du soleil, sur une plage un peu comme celle-ci. J’aime assez cette idée.

QUIZ DU CINÉPHILE
Un film: Au hasard Balthazar, Robert Bresson
Une histoire d’amour : L’empire des sens, Nagisa Oshima
Un sourire: Celui de Melora Walters à la fin de Magnolia
Un regard: Romy Schneider dans L’important c’est d’aimer
Un acteur: deux acteurs. Dirk Bogarde et Sami Frey
Une actrice: Isabelle Huppert for ever
Un clown triste: Terence Stamp dans The Collector de William Wyler
Un début: Peeping Tom, Michael Powell
Une fin: Ordet, Carl Theodor Dreyer
Un coup de théâtre: Soudain l’été dernier, Joseph L. Mankiewicz
Un générique: Hors Satan, Bruno Dumont
Une scène clé: la résurrection d’E.T. grâce à l’amour qu’Eliott a pour lui
Un plaisir coupable: Angélique marquise des anges, mais ne le répétez à personne.
Une révélation: Snow Therapy, Ruben östlund
Un gag: La première scène des Nouveaux sauvages, de Damián Szifron
Un fou rire: Grounddog Day, Harold Ramis
Un film malade: Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu?, Philippe de Chauveron. Un film malade de l’époque, malade de sa médiocrité.
Un rêve: tous les rêves des films de Bergman
Une mort: Omar Sharif à la fin du Docteur Jivago.
Une scène de cul: Dans Lancelot du lac de Robert Bresson, les retrouvailles de Lancelot et Guenièvre dans la grange, car tout se passe hors-champ
Une réplique: «Chaos reigns».
Un silence: ceux de la jeune Ana Torrent dans Cria Cuervos de Carlos Saura.
Un plan séquence: ceux de The Shining, auquel je pense irrémédiablement dès que je me retrouve dans un couloir d’hôtel
Un choc: Mouchette, Robert Bresson
Un artiste sous-estimé: Maya Deren
Un traumatisme: L’étrange couleur des larmes de ton corps, Hélène Cattet et Bruno Forzani
Un gâchis: Les Salauds, de Claire Denis, dont j’estime beaucoup le travail. Début magistral, mais qui se perd ensuite dans d’inutiles divagations pseudo-lynchéennes. C’est dommage.
Un souvenir de cinéma qui hante: le dernier plan de Melancholia, de Lars von Trier
Un film français: Hiroshima mon amour, Alain Resnais
Un réalisateur: Michael Haneke
Allez, un second: Ingmar Bergman
Un fantasme: la boîte du Coréen dans Belle de jour de Luis Bunuel
Un baiser: Gary Oldman et Winona Ryder dans Dracula de Coppola
Une bande son: La BO de Et mourir de plaisir de Roger Vadim, par Jean Prodomidès
Une chanson pour le cinéma (et qui n’apparait dans aucun film): Mon enfance, Jacques Brel
Une chanson de cinéma (et qui n’a jamais été mieux qu’au cinéma): Ton style, de Léo Ferré, à la fin des Derniers jours du monde des frères Larrieu.
Un somnifère: Perceval Le Gallois, d’Eric Rohmer
Un frisson: Peter Sellers (Clare Quilty) dans Lolita de Stanley Kubrick
Un monstre: Le pasteur dans Fanny et Alexandre, de Bergman
Un torrent de larmes: la mort de l’âne Balthazar; La fin de l’Aurore de Murnau.

Entretien réalisé en 2015

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