Même si on le connait par cœur maintenant, Requiem For A Dream appartient à cette catégorie de films rares, capables de rendre malade, obligeant le spectateur à regarder quatre personnages s’éloigner de lui et à reprendre sa respiration.
Harry Goldfarb (Jared Leto) est un junkie. Il passe ses journées en compagnie de sa petite amie Marion (Jennifer Connelly) et son copain Tyrone (Marlon Wayans). Ensemble, ils s’inventent un paradis artificiel. En quête d’une vie meilleure, le trio est entraîné dans une spirale infernale qui les enfonce toujours un peu plus dans l’angoisse et le désespoir. La mère d’Harry, Sara (Ellen Burstyn), souffre d’une autre forme d’addiction, la télévision. Veuve depuis des années, elle vit seule à Coney Island et nourrit dans le secret l’espoir de participer un jour à son émission préférée. Afin de satisfaire aux canons esthétiques de la télévision, elle s’astreint à un régime draconien. Un jour, elle le sait, elle passera de l’autre côté de l’écran.
Dans Pi, son premier long métrage, Darren Aronofsky racontait la descente aux enfers d’un mathématicien cherchant Dieu à travers les chiffres. Dans cette quête d’absolu, il sombrait dans la folie avant la guérison. La mise en scène épousait sa subjectivité (on ressentait ce qu’il voyait ou fantasmait). Dans Requiem for a dream, son film suivant, il ne s’agit plus d’un seul personnage mais de quatre destins simultanés et donc de quatre expériences subjectives distinctes: un jeune couple entrainé avec un ami dans une spirale, une mère courant après un passé révolu et heureux. C’est pour cela qu’il a magistralement utilisé les écrans multiples. Cette adaptation d’un roman de Hubert Selby Jr. (Retour à Brooklyn, 1978). a réclamé une telle énergie qu’Aronofsky a dû abandonner un projet qu’il avait initié parallèlement en 1999: Abîmes, qu’il finira par produire en confiant la réalisation à David Twohy des années plus tard.
Hubert Selby Jr. était le plus Célinien des écrivains américains. Au fil des années, il est devenu un chantre de la marginalité new-yorkaise. Ses romans comme Le Démon et La Geôle ressemblaient à des odes à la déchéance, des pamphlets virulents sur les addictions générées par la civilisation américaine. Nourrie par la noirceur de l’écrivain qui a collaboré à l’écriture du script, cette descente aux enfers convulsive trace des histoires de dépendance (les drogues chimiques et mentales comme la télévision) chez quatre personnages qui tendent à s’éloigner et se consument, chacun à sa façon. Ils partagent un rêve mais cette quête du bonheur se transforme en cauchemar. Il y a une première phase d’euphorie, puis l’horreur d’avoir à la combattre, puis l’effondrement.
Le travail d’adaptation s’est fait à distance: Darren Aronofsky vivant à New-York; Selby Jr. à Los Angeles. Ce dernier avait essayé d’adapter son roman au cinéma de son côté vingt ans auparavant, sans succès. Aronofsky a utilisé à bon escient une somme considérable d’artifices visuels et privilégié les changements de rythme selon les scènes et ce qu’elles représentent. Les variations de vitesse indiquent différentes façons de percevoir le temps selon la drogue prise. Leur répétition souligne le caractère rituel et donne la cadence d’un mouvement, comme une migraine lancinante.
Tobey Maguire (finalement retenu pour Spider-man), Joaquin Phoenix (endeuillé par le décès de sa sœur) et Adrien Brody (refus catégorique de se mettre en danger) se sont succédé pour incarner le personnage joué par Jared Leto, et au départ, Aronofsky tenait plus à David Chappelle qu’à Marlon Wayans. A cette période, Jennifer Connelly n’était pas au top de sa carrière et les producteurs conseillaient plutôt de choisir Milla Jovovich. Sans Connelly, Aronofsky n’aurait peut-être pas aussi bien réussi un plan douche directement inspiré de Perfect Blue (1998), l’un de ses films favoris dont il a d’ailleurs acheté les droits.
Pour la séquence finale, qui semble découpée au stroboscope, l’effet de montage renvoie à Que le spectacle commence! (Bob Fosse, 1979), rythmé par les mêmes pulsations. La puissance émotionnelle de ce bad trip fut telle que Requiem for a dream a connu des démêlés avec la censure (le MPPA ayant refusé l’interdiction aux moins de 17 ans pour une non-classification, elle priva le film des grands réseaux de cinéma); ce qui confirme le regard d’Aronofsky sur son propre pays, ivre de contrôle et de machine à rêves, obsédé par l’envie de censurer, de manipuler les esprits et de favoriser les happy-end. Dans Requiem for a dream, pas de happy-end, personne ne se relève.
Encore aujourd’hui, chaque scène de ce requiem marque l’esprit, transcendée par des acteurs aux antipodes de ce que l’on connaissait d’eux ou revenus de loin (Ellen Burstyn, la vieille dame qui veut passer à la télévision, a commencé chez Scorsese et Friedkin dans les années 70) et surtout, cette BOF opératique de Clint Mansell & Kronos Quartet, d’une splendeur éclatée, apportant une dimension unique à des visions déjà intenses (les deux amies qui pleurent sur un banc, par exemple). Si vous l’avez découvert dans une salle de cinéma au moment de sa sortie, vous vous souvenez forcément de cette expérience inoubliable.

