« Ravage » de Gareth Evans : film d’action ultra-violent séduisant, ni plus ni moins

Entouré de bien des mystères dans sa production, officiellement bouclée en 2021 avant d’être relancée l’année dernière pour une série de reshoots, Ravage de Gareth Evans est enfin livré ce mois-ci sur Netflix, prêt à être lancé en tremblotant par tous les amateurs de films d’action. C’est qu’aux doutes liés à la gestation compliquée du projet vient s’ajouter la mémoire du dernier film d’Evans, Le bon apôtre, ratage dans les grandes lignes d’une variation autour de The Wicker Man, déjà livré pour la plateforme au logo rouge.

L’ouverture de Ravage nous fait pourtant souffler un grand coup. Entre la voix off caverneuse de Tom Hardy qui se superpose à quelques flashbacks bien musclés, et une scène de course poursuite en voiture qui va à mille à l’heure, Evans semble avoir digéré Fury Road pour en régurgiter une version hard-boiled crasseuse et racée. Usant des effets numériques à bon escient dans une mise en scène aussi effrénée qu’inventive où la vitesse des bagnoles semble être en « x2 », peaufinant son design sonore entre silences et impacts venant se caler en symbiose sur une très bonne bande musicale, se permettant au détour d’un traveling aérien de quitter l’action avant de la rattraper quelques mètres plus haut pour y replonger à toute allure, Evans fait bien planer l’ombre de George Miller sur son ouverture, autant que celle de Speed des Wachowski.

Reprenant son souffle, le réalisateur pose ensuite dans sa première partie son récit, ainsi que ses personnages. Tom Hardy y campe Patrick Walker, un flic pourri faisant partie de la brigade criminelle, chargé d’enquêter avec l’aide d’une nouvelle recrue (Jessie Mei Li) sur une scène de fusillade semblant impliquer du narcotrafic. Les suspects en question sont une bande d’ados – les criminels pourchassés dans la scène d’ouverture, ce sont eux – dont l’un d’entre eux n’est autre que le fils du futur maire. Mais Walker comprend vite qu’il s’agit en réalité d’un coup monté, et que les implications dépassent largement le cadre d’un simple règlement de compte. Entre les Triades et les cercles les plus corrompus de la police et du pouvoir, tout le monde semble avoir quelque chose à voir avec cette histoire…

Se déroulant durant la nuit de Noël, comme dans une longue et fiévreuse course que ne renieraient pas un John McTiernan ou un Walter Hill, ce récit n’aura malheureusement pas grand-chose de très passionnant à raconter ou à révéler. Tout y est survolé, enjeux comme personnages, à l’image du traitement de Walker, très rapidement caractérisé mais jamais réellement creusé. Au détour d’une scène d’enquête, on découvre par exemple qu’il dispose d’un sens aigu pour la reconstitution des faits, à la manière d’un mentaliste, sans que ce trait ne soit plus jamais utilisé dans le récit. Nombre d’attributs des personnages ne sont ainsi jamais développés, si bien que chacun ne se retrouve avec pas grand-chose d’autre à montrer que ce dont il est capable lorsque l’action démarre – mais on y reviendra.

Plus que ce qu’il raconte, ce qui marque dans le récit installé par Evans durant les quarante-cinq premières minutes de son film est sa teneur, son ton. La ville du film, anonyme, est filmée à mi-chemin entre la Los Angeles de Blade Runner et Gotham City ; hybridation entre des architectures néo-gothiques propres à des villes comme Chicago et des réseaux tentaculaires de routes et d’immeubles que l’on peut retrouver à Shanghai, on est face à une ville de comics des années 80/90, crasseuse à souhait, plus noire qu’un roman de James Ellroy. Rendu parfois merveilleusement par une photographie poisseuse qui marie bien une granularité de pellicule avec des ajouts numériques ostentatoires, ce décor presque abstrait et ces personnages caricaturaux désarçonnent, si bien que le spectateur se retrouve pendant un moment incapable de déterminer si ce qu’il regarde tient davantage d’un remake de L’année du dragon de Cimino ou d’une adaptation non-officielle des jeux vidéo Streets of Rage. Au moment où l’action démarre vraiment, Evans tranche, et donne à son titre (Havoc, en VO, soit l’idée d’une destruction chaotique) tout son sens. À l’occasion d’une longue scène dans un bar de nuit, le mélange improbable entre ces personnages, ces décors, cette ville se rencontre dans un enchaînement de scènes d’action phénoménales.

Sans disposer d’un concept aussi fort que dans le premier The Raid, on retrouve chez Evans l’envie de composer avec soin chaque scène d’action grâce à un système de couches : plusieurs enjeux, souvent plus complexes que le simple affrontement entre deux groupes, plusieurs phases, alternant entre armes à feu et combats rapprochés, plusieurs combattants, ayant chacun sa propre méthode, tantôt maîtrisée, sèche, précise, brouillonne ou sauvage, et plusieurs niveaux topographiques – le bas, le centre et le haut. Virevoltant au sein de ces couches, raccordées souvent brillamment par des effets de coupes très ludiques (le sens des giclées de sang qui agissent comme des panneaux de signalisation pour diriger la caméra, les mouvements de tête et de regard, etc.), Evans a ce génie pour créer de la prolifération dans l’action, presque du grouillement, qui donne envie de se remater en boucle ses plus grands morceaux pour en saisir toutes les subtilités.

Cette multiplication a pour autant ses limites, notamment lorsqu’il s’agit de faire culminer les enjeux émotionnels liés à ses personnages dans les dernières scènes de massacre, qui multiplient les antagonismes jusqu’à donner un peu l’impression que tout le monde se tire dessus sans distinction. Dilué au sein d’un nombre trop important de personnages, Hardy lui-même ne parvient pas à porter sur ses épaules cette charge-là, si bien qu’il ne semble à force être qu’un protagoniste de plus dans ce grand chaos de feu et de sang. Mais cette indistinction-là est aussi un peu le propos du film (une géniale ligne de dialogue fait dire au personnage de Jessie Mei Li : « Hard to tell you’re a cop in the dark”), qui vise le chaos plutôt que la maîtrise, et on se réjouit au bout du compte de voir Gareth Evans tenter une variation hard-boiled autour de ses qualités de metteur en scène – en attendant un jour de voir le tout culminer dans un excellent film.

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