[QUELQUE PART DANS LE TEMPS] Jeannot Szwarc, 1981

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Somewhere in Time donne à voir et à aimer. Plus et mieux qu’une chanson de Patrick Fiori.

Le 19 mai 1972, Richard Collier (Christopher Reeve) est abordé en coulisses le soir de la première représentation de sa toute première pièce de théâtre par une vieille dame qui lui remet une montre et lui dit juste: Reviens-moi, je t’en prie. Comment ne pas être bouleversé? Huit ans plus tard, alors qu’il essaye de trouver l’inspiration pour sa nouvelle pièce au Grand Hôtel, le dramaturge est étrangement captivé par la beauté d’une jeune femme sur une vieille photographie. Avec l’aide d’un vieil homme travaillant dans l’hôtel depuis 1910, Richard découvre que cette femme est en réalité Elise McKenna (Jane Seymour), une célèbre actrice des années 1920 séjournant dans cet hôtel (magique) en 1912. En approfondissant ses recherches, il découvre qu’Elise était la vieille dame qui lui avait remis la montre huit ans plus tôt, et qu’elle est morte le soir de leur rencontre. La piste d’Elise mène Richard à son ancien professeur de philosophie à l’université, spécialiste de l’auto-suggestion, qui, selon lui, permettrait de voyager dans le temps. Pour y parvenir, le sujet doit écarter de sa vue tout élément en relation avec son époque présente et se convaincre qu’il est dans le passé. De retour à sa chambre, Richard essaie d’appliquer ce principe dans le but de revenir en 1912, sans succès. Alors qu’il est sur le point de renoncer, il découvre dans un vieux registre de l’hôtel datant de 1912 sa propre signature, preuve qu’il va, ou qu’il a déjà réussi. S’engage alors un voyage dans le temps, où Richard abandonnera son époque pour trouver l’amour dans le passé.

Tout d’abord, please, ne vous fiez pas au nom du réalisateur Jeannot Szwarc qui reste célèbre pour d’épouvantables navets à l’instar de Hercule et Sherlock (film un peu con pour n’enfants avec Christophe Lambert, Richard Anconina et deux clébards mimi-clownesques) et Les Sœurs Soleil (une pouf rockeuse jouée par Clémentine Celarié dévergonde la bigote Marie-Anne Chazel mal mariée à Thierry Lhermitte qui fume la pipe et se fait casser une dent par un kangourou – si, si, tout ça est bien vrai). Certes, une romance réalisée par le mec aux commandes des Dents de la mer 2 peut donner envie d’ironiser. Surprise: il n’en est rien. Par un heureux coup du sort, le producteur Stephen Deutsch a fait appel à ce français exilé à Hollywood pour ses qualités de faiseur et honorer cette romance intemporelle qui passe non seulement pour son meilleur film (sans peine) mais aussi pour l’une des meilleures adaptations de Richard Matheson au cinéma (Le Jeune Homme, la Mort et le Temps publié en 1975, inspiré de la sidération du romancier en contemplant la vieille photo de l’actrice de théâtre Maude Adamsa) – c’est ce dernier qui, d’ailleurs, signe le scénario.

Comment expliquer qu’un film a fortiori dopé à l’innocuité ait pu séduire nos cœurs chaos? Sur ce coup, il faudrait parler de simple magie. D’une parfaite alchimie. Le film, très proche du Portrait de Jennie (William Dieterle, 1948) et carburant au même premier degré que disons un hit comme Titanic de James Cameron (boy meets girl mais amour impossibol), brode sur le canevas classique de l’obsession amoureuse (comment une image obsède au point de bouleverser les repères spatio-temporels) afin de raconter comment une rencontre peut se faire, ou ne pas se faire. La force de Jeannot Szwarc, c’est d’aborder avant tout le thème de la croyance, de donner envie d’y croire par des moyens purement cinématographiques (la photo signée Isidore Mankofsky conférant une dimension onirique et accentuant les allures de rêve éveillé, les jeux de lumière, les mouvements de caméra, les regards chargés d’émotion etc.) Et donc de croire aux histoires d’amour impossibles, aux voyages dans le temps, aux vertiges qui les accompagnent, comme on croyait dur comme fer à la romance d’une jeune veuve (Gene Tierney) pour un bougon de capitaine fantôme (Rex Harrison) dans l’insurpassable Aventure de Madame Muir (Joseph L. Mankiewicz, 1947). Évidemment, ce n’est pas du niveau hors-pair du chef-d’œuvre susmentionné, inégalé et inégalable, mais Quelque part dans le temps s’impose comme une très probante démonstration de foi, doublée d’une définition du mélodrame selon Sidney Lumet: rendre vraisemblable l’invraisemblable.

Des années après Dana Andrews fasciné par le portrait de Gene Tierney dans Laura d’Otto Preminger, Christopher Reeve joue le même état d’envoûtement avec un mélange d’ingénuité, d’étonnement et de persuasion. Jane Seymour a un charme, un mystère, une élégance, un regard étincelant qui explosent notamment le temps d’une séance photo – lorsque l’on comprend que ce cliché a été pris au moment où elle le regardait, lui. A tel point que l’on ne comprend pas pourquoi cette actrice, au demeurant capable de communiquer foultitude d’émotions complexes, n’ait pas été mieux considérée par la suite… Pour mieux comprendre, remontons nous aussi le temps, au moment de la sortie en salles de ce mélodrame métaphysique au souffle romanesque et à l’imaginaire dense: peu diffusé en France, mal distribué aux États-Unis et donc très peu vu. Ce sont les multiples diffusions à la télévision US qui ont offert une seconde carrière au film depuis franchement adulé par une frange de cinéphiles. A l’arrivée, cette réussite a quelque peu dépassé (et rattrapé) tout le monde, à commencer par les principaux instigateurs, Jane Seymour, Jeannot Szwarc et Christopher Reeve, conscients que si ce film avait cartonné, tous les trois n’auraient pas eu les mêmes carrières. Cette reconnaissance tardive est à la hauteur de l’heureux accident. A priori, ils n’avaient rien à faire ensemble et, pourtant, à ce moment-là, ils devaient se rencontrer ici.

Last but not least, John Barry délivre sans la moindre contestation possible l’une de ses plus belles compositions, s’inspirant du mood mélancolique dans lequel il était plongé à la mort récente de ses parents, convoquant des fantômes d’amour, déclinant avec grâce la dix-huitième variation de la Rhapsodie sur un thème de Paganini de Sergei Rachmaninoff.

1h 43min / Drame, Romance
De Jeannot Szwarc
Par Richard Matheson
Avec Christopher Reeve, Jane Seymour, Christopher Plummer
Titre original Somewhere in Time

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