Début des années 90, Todd Haynes fait skandaaaaal avec Poison, un film à sketches aussi sulfureux que séduisant, inspiré des sous-cultures et de Jean Genet.
Todd Haynes a déjà fait couler beaucoup d’encre avec Superstar: The Karen Carpenter Story (1987), où il raconte l’anorexie fatale de la chanteuse à l’aide de poupées Ken et Barbie, dans des séquences entrelardées d’images de guerre et de culture populaire. Lorsqu’il présente son premier long métrage, Poison, au festival de Sundance en 1991, le scandale éclate à nouveau. On y découvre trois volets (Hero, Horror, Homo) qui, en apparence très différents, ont pour dénominateur commun la manière dont les cultures font du sexe un sujet de honte. De quoi provoquer l’ire de la droite intégriste et des forces puritaines, dont l’American Family Association (AFA), qui s’en prennent au National Endowment for the Arts (NEA) et à son financement du film. « Des scènes explicitement pornographiques d’homosexuels se livrant à des actes de pénétration anale », écrit le révérend Donald Wildmon, déjà célèbre pour ses attaques contre La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese. La controverse autour de Poison devient l’un des épisodes marquants des guerres culturelles américaines et du débat sur le financement public des œuvres jugées subversives. Rangé dans le même sac que le photographe Robert Mapplethorpe, Todd Haynes ne pouvait espérer meilleure publicité pour cette œuvre contemporaine et provocante, qui fait dialoguer les genres, célèbre les déviances, transgresse nos tabous, critique le conditionnement culturel et pose sur la maladie un regard mélo.
Todd Haynes raconte déjà ce qui se passe dans la tête de personnages qui fantasment beaucoup et peinent toujours à faire face au réel. Un thème qui se répercute dans toute sa filmographie, de manière obsessionnelle, avec la solitude intérieure, le sentiment inexorable de perte et les fantasmes indicibles. Dans Poison, qui joue sur trois formes (le faux documentaire, le film d’horreur et le drame carcéral érotique), les images sont crues, mais invitent aussi à regarder au-delà de la simple provocation de surface. Et les efforts sont largement récompensés.
Dans le détail, trois histoires plongent dans les méandres d’un imaginaire anxieux. Hero prend la forme d’un reportage sur Richie, un gamin parricide, et recueille les confessions de ses voisins et de ses camarades de classe, dont les témoignages ne sont pas toujours des plus élogieux (euphémisme) et racontent essentiellement du bullshit. Homo revisite l’univers de Jean Genet, notamment celui d’Un chant d’amour : une histoire de fantasmes carcéraux, où un jeune détenu est obsédé par un homme qu’il a connu auparavant. Spirale temporelle, souvenirs d’humiliation qui ravivent les désirs enfouis, violence subie comme une initiation : tout concourt à brouiller les frontières entre désir et domination. Enfin, Horror parodie les films de fiction des années 50, nimbés d’une musique que le temps a rendue grinçante. Un scientifique, le Dr Thomas Graves, isole un élixir lié à la libido humaine, en boit lui-même et se transforme en monstre lubrique, la gueule couverte de pustules. Il ne peut plus dès lors supporter le regard compatissant de sa copine ni celui, méprisant, des autres. Ces autres, au sens sartrien, bien entendu. Mais, incapable de se contrôler, il contamine la terre entière.
Il y a de la beauté dans le crime, de la jouissance scandaleuse, une métaphore du sida et de l’humour camp comme autant de cache-sexes à la révolte. C’est brut dans ses désirs, queer aussi bien dans sa structure que dans sa revendication, et ça fait tout simplement du bien par où ça passe.
20 novembre 1991 en salle / 1h 30min / Drame, Epouvante-horreur |

