KENTUCKER AUDLEY & ALBERT BIRNEY, réalisateurs de « Strawberry Mansion »

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La rubrique PHOTOMATON met en lumière celles et ceux qui font le cinéma. Nos invités: Kentucker Audley & Albert Birney, réalisateurs de Strawberry Mansion, présenté au Champs-Élysées Film Festival.

INTERVIEW & PHOTO: SINA REGNAULT

Quelle est votre profession?
Kentucker Audley & Albert Birney: Nous sommes tous les deux scénaristes et réalisateurs.

Quel est votre parcours?
A.B.: J’ai commencé par faire des vidéo-clips, des films d’animation, et ensuite, j’ai fait un long-métrage avec des amis. Ça nous a pris des années. On l’a tourné en 16 mm, par fractions de 20 secondes. Puis, j’ai enchaîné avec des courtes vidéos sur Vine (le réseau social), où je me déguisais en un gorille nommé Silvio. C’est à ce moment-là que j’ai fait la connaissance de Kentucker. On a poursuivi l’idée du gorille, et on a lui a consacré un film entier. Entre-temps, j’ai fait un petit film au format 8 beats. J’ai aussi fait un jeu vidéo: Tux and Fanny, disponible sur Nintendo Switch.
K.A.: Mon premier film a été fait juste après l’obtention de mon diplôme à la fac. Un film sans budget, avec l’aide de mes amis. Je suis tombé amoureux du concept: celui de faire des films avec son propre argent, entre amis. J’en ai fait quelques-uns, mais au bout d’un moment, j’ai réalisé qu’il n’y avait pas beaucoup d’opportunité vis-à-vis de la distribution. Simultanément, j’ai donc décidé de fonder un site web appelé nobudge.com, pour que les jeunes réalisateurs puissent montrer leurs films. C’est comme un festival de cinéma en ligne. http://nobudge.com

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
K.A.: Notre prochain film, qui s’intitulera Super Delighted. Nous le voyons un peu comme la fin d’une trilogie, commencée avec Silvio, et centrée autour de la critique du consumérisme américain, de la toute-puissance du marketing, et de ces sociétés capitalistes qui poussent les gens au surendettement.
A.B.: Mais plus globalement, ce qu’on souhaite faire avec nos films, c’est parler de ces sujets avec légèreté. On veut faire des films d’aventure d’une heure trente maximum; des films amusants et ludiques pour un public de tout âge. Quand on regarde des films, on a envie de passer un bon moment, divertissant, même si le film résonne avec des enjeux de notre société – dont la surconsommation. Un sujet central. Vous savez, de nos jours, rien n’est secret: on est exposés à des choses profanes et vulgaires, présentées comme des produits nouveaux et attirants, qui ont tendance à nous dépouiller de notre identité – c’est l’essence même du capitalisme.

Un capitalisme ravageur qui pénètre les rêves des gens, vous voulez dire? J’aime l’idée que vous avez eue d’ajouter des publicités dans les rêves des personnages. On pense à l’évolution d’Internet ces dix dernières années. Au départ, l’idée a commencé par un rêve de liberté, où tout était possible, mais aujourd’hui, il y a tellement de publicité que cette «terre de liberté» est devenue un cauchemar.
A.B.: Oui. Quelle est l’étape suivante? C’est l’idée qu’on a creusé. Au final, le rêve est le dernier bastion de la liberté. Le dernier refuge. Pourquoi les entreprises n’iraient pas chercher à exploiter ce contenu, un contenu riche en détails, et propice au placement de produits? Si elles en avaient l’occasion, elles n’hésiteraient pas. Ça me rappelle que j’ai fait un rêve, il y a de cela des années: une grosse entreprise de café à emporter (dont je ne citerai pas le nom) apparaissait dedans. Je voyais le logo en gros, partout. Ça m’a marqué.

Quel est le film et/ou le cinéaste qui vous a donné envie de faire ce métier ?
A.B.: Le premier film de Wes Anderson, Bottle Rocket. Il m’a obsédé pendant un moment. C’est un film fascinant. De manière générale, ses films sont des voyages – qui te font dire à la fin: «Wow! J’ai rarement vu un truc pareil!». Au début des années 90, c’est le genre de cinéma que j’adorais regarder. Au lycée, j’ai aussi découvert les frères Coen. Ils faisaient des films qui, à chaque fois, étaient très différents. Ce qui était très inspirant et excitant. Plus tard, j’ai découvert l’existence des cinéastes européens comme Godard, qui faisaient des films avec presque rien, dans la rue, libéré de la contrainte des studios.

Quel est votre meilleur souvenir professionnel?
A.B.: Je garde un très bon souvenir des journées où je me déguisais pour passer devant la caméra et jouer dans Strawberry Mansion. J’étais moins nerveux. C’était une vraie récréation.
K.A.: C’est toujours fun, une fois que c’est terminé! (rires). C’est un moment libérateur. Après le tournage, les jours difficiles deviennent des beaux jours. Rétroactivement, ce sont des moments de galère qui deviennent sublimes.
A.B.: Et aujourd’hui, on est à Paris, pour présenter le film. C’est un sacré voyage. Tous les tracas sont oubliés.

Citez-moi quelqu’un de bien/pro/formidable dans ce métier si cruel?
A.B.: Ma grand-mère. Elle s’est mariée à Paris, à l’époque et m’a raconté plein d’histoires sur cette ville. C’est elle qui m’a fait découvrir le sens de la liberté de création artistique à la française. Quand j’étais jeune, elle m’a emmené voir des films, m’a fait visiter des musées. C’était exceptionnel.

Ce que vous avez fait/vécu de plus chaos depuis que vous faites ce métier?
K.A.: La contingence des événements lors du tournage et le fait que Albert et moi, nous avons mis près de douze ans à faire ce film. Douze ans, c’est une éternité. Ça peut être agonisant. On avait chacun sa propre vision, il y avait tellement de facteurs. Et il y a dix ans, nous étions des gens totalement différents.
A.B.: Un seul projet pour si longtemps, c’est vrai que c’est compliqué. Je me souviens d’une journée chaotique: on tournait sur un bateau, à Baltimore. Il faisait -15 degrés. Les acteurs avaient les mains toutes rouges et ils tremblaient comme des feuilles. Le restaurant d’à côté avait mis du Britney Spears à fond. Et au travers de ce chaos, la foi que vous avez dans le métier que vous faites est mise à rude épreuve. Alors, on peut passer douze ans à faire un film, et un beau jour, le film sort. Cela ne doit pas faire oublier la partie la plus chaotique du voyage.
K.A.: Une combinaison du macro et du micro, ça prend du temps, et il y a beaucoup d’obstacles, oui.

À quel film ressemble le monde d’aujourd’hui?
K.A.: Sleeping Negro de Skinner Myers: un film avec des problématiques complexes, qui doivent êtres abordées et non pas passées sous silence, dans le grand débat social.
A.B.: Je dirais pareil. Et j’ajouterais le film Tito de Grace Glowicki (une des actrices de notre film). Son personnage est atteint d’agoraphobie. Le film a été tourné avant la pandémie, mais il rejoint l’actualité par ce prisme.

À quel film ressemblera le monde de demain?
A.B.: Un film réalisé par Marnie Ellen Hertzler, intitulé Crestone. Il devait être programmé l’année dernière au festival des Champs-Élysées. Malheureusement, il a été annulé. Ce film raconte d’histoire d’une communauté qui vit de leur compte Instagram et de leur rap sur Soundcloud, mais en réalité, ils essaient de maintenir une vie normale tout en vivant dans un monde post-apocalyptique. J’espère qu’on n’en arrivera pas là, un jour. Quoi qu’il en soit, je vois bien le futur ressembler à ce film, avec des gens qui vivent dans des poches communautaires, où les plus valeureux entretiendront la culture du passé.
K.A.: Son prochain film aussi semble très connecté à cette question du futur. Eternity One.
A.B.: Exact! Il aborde le sujet de la conscience – qui pourra bientôt être mise en ligne sur des ordinateurs.
K.A.: C’est ça. Et son film est aussi lié au réchauffement climatique, car l’action se déroule sur une île submergée par la montée des eaux. J’espère que le film sortira dans des bonnes conditions. Elle va à Madrid la semaine prochaine, d’ailleurs, pour filmer une conférence sur transhumanisme, la plus grande sur le sujet.

Propos recueillis par Sina Regnault

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