Avant David Bowie dans L’homme qui venait d’ailleurs, Nicolas Roeg dirigeait Mick Jagger dans Performance dans lequel un criminel découvrait le paradis du rock et l’enfer de la drogue au contact d’une star déchue. L’horreur show des rockstars.
PAR ROMAIN LE VERN
A l’époque, le réalisateur Nicolas Roeg débutait et n’avait pas encore enchaîné Ne vous retournez pas, Eurêka, Walkabout ou encore L’homme qui venait d’ailleurs. Dans Performance, il souhaitait capter l’atmosphère du swinging London comme dans Blow up, l’éblouissante réflexion sur les apparences et les faux-semblants que Antonioni poursuivra dans Zabriskie Point, la même année. Roeg mettait en lumière cette même face sombre en filmant la terreur du gouffre, l’ennui putride, l’horreur des paradis artificiels et une génération vouée au désenchantement. En voulant développer deux sujets (l’androgynie et la domination), il racontait comment une star androgyne junkie (Mick Jagger, pour la première fois au cinéma, quelques mois avant de jouer dans Ned Kelly, de Tony Richardson) protégait un assassin en cavale (Michael Fox, vu dans The Servant) et le cachait chez lui. Sur place, deux créatures maléfiques de petites vertus (Anita Pallenberg et Michèle Breton) provoquent des antagonismes Polanskiens (Cul de sac).
Nicolas Roeg y révèle pour la première fois ses qualités de monteur, quatre ans avant Ne vous retournez pas et son utilisation consommée du flash-forward. A ce titre, l’anecdote veut que Performance soit le premier film à utiliser le cut-up (découpage-remontage aléatoire). En réalité, il a développé ces techniques en travaillant au Marylebone Studio, une compagnie de doublage de films français, où selon ses propres termes il se contentait de préparer le thé. Pourtant, on reste étonné par son savoir-faire et sa précocité. Ses qualités de directeur d’acteur, Roeg les a acquises au contact de cinéastes avec lesquels il a collaboré (H. C. Potter, George Cukor ou David Lean – il a été opérateur de la seconde équipe de Lawrence d’Arabie). Dans les années 60, Nicolas Roeg n’était alors qu’un chef-opérateur pour Roger Corman. Un ami de François Truffaut qui caressait le doux fantasme de devenir cinéaste. En 1968, il a passé la seconde en s’associant avec son ami peintre Donald Cammell dont la présence au projet n’est pas sans conséquence. Alors que leur scénario n’est pas achevé, les deux artistes donnent une première version de Performance à la Warner.
La présence de Mick Jagger qui a donné son accord contribue pour beaucoup à la mansuétude complaisante de la Warner. Qui finalement en le découvrant à l’écran le déteste et refuse de le sortir. Démoralisé, Roeg écrit entre temps un nouveau scénario, celui de La randonnée et convainc par bonheur un producteur privé. L’homme qui venait d’ailleurs, que Nicolas Roeg réalisera plus tard, donne l’impression d’avoir été construit sur le même principe que Performance. On pourrait affirmer la même chose pour tous ses films, tous plus ou moins marqués par une quête mystique perpétuelle (définir l’indéfinissable, l’immatériel ou l’invisible comme le surnaturel dans Ne vous retournez pas ou les rites vaudous dans Eurêka).
De la même façon, Performance a profondément marqué le co-réalisateur et scénariste Donald Cammell qui, suite à cette expérience, n’a mis en boîte que quatre films Hollywoodiens – dont Demon Seed en 1977, dans lequel un ordinateur voulait se reproduire avec la femme de son inventeur (Julie Christie) – et n’a jamais réellement réussi à trouver sa place dans le milieu. Usé, Cammell s’est tiré une balle dans la tête à la fin des années 90 en apprenant que son film d’alors (Wild Side) avait été remonté contre son gré. Sous son côté film branchouille et psyché, Performance possède ce parfum de fatalité inexplicable et atteint le spectateur presque autant que More (Barbet Schroeder, 1969): une descente aux enfers, somptueusement mise en musique (Jack Nitzsche pour Roeg et Cammell) qui prend aux tripes, sans que l’on s’en rende compte.

