D’un côté, le jeu Outer Wilds, développé par Mobius Digital et édité par Annapurna Interactive; de l’autre, le jeu Starfield, premier nouvel univers en plus de 25 ans de Bethesda Game Studios, les créateurs primés de The Elder Scrolls V: Skyrim et Fallout 4. Comme ils sont souvent mis en opposition par les gamers, on a refait le match des étoiles au nom du Chaos.
À la mort de son grand-père, Hugo, 25 ans, s’est interrogé sur sa place dans l’Univers. C’est sur un autre système solaire qu’il a trouvé ses réponses, à bord d’un vaisseau spatial en partance d’Âtrebois. «Côté jeux vidéo, je pense que je ne trouverai rien d’aussi puissant qu’Outer Wilds en termes d’émotions» affirme vigoureusement l’ingé-son. «Je n’avais pas eu un tel coup de cœur sur un jeu depuis mes 18 ans.» Et il n’est pas le seul.

Depuis sa sortie en 2019, le jeu d’Alex Beachum et Loan Verneau allonge les critiques positives et les prix, dont trois BAFTA l’année de sa sortie. Côté fanbase, on est pas mal non plus: la communauté est souvent pointée du doigt pour son intensité, le plus souvent avec humour. Dans un subreddit, un fan partage un meme, divisé en deux images. Sur la première, une pilule bleue annonce guérir le cancer, enrayer la faim dans le monde et tout le tintouin. L’autre, la rouge, propose de rejouer à Outer Wilds pour la première fois. Devinez la fin. Sur la deuxième photo, une main agrippe une poignée de pilules rouges, accompagnée de la mention «Littéralement tout le monde dans ce sub».
C’est aussi sur Reddit que les débats opposant le jeu à Starfield vont bon train. Nouvelle machine de guerre estampillée Bethesda, le triple-A promettait une exploration spatiale d’un autre type: plus de 100 systèmes solaires, peuplés de 1000 planètes, une pléthore de ressources à farmer, de postes à construire, et de compagnons à enrôler. Un Goliath de 200 millions de dollars de budget face à Outer Wilds, qui fait partie de la maison Anapurna, éditeur apprécié pour ses petits bijoux indés.
La commercialisation de Starfield en septembre a été un évènement, mais elle ne s’est pas faite sans contrariétés. Dès le premier jour, des joueurs rapportaient des bugs, une tradition chez Bethesda qui se repose parfois un peu trop sur les modeurs bénévoles pour finir le boulot. Dans les mois qui ont suivi, les appréciations moyennes ont fleuri sur Steam. En janvier 2024, elles étaient carrément négatives: seulement 29% d’avis positifs avaient été exprimés le mois précédent, et le jeu n’a pas été retenu dans la sélection des Game Awards. Sans grossir le trait en parlant d’un bide, la hype retombée comme un soufflet est parlante – se lasserait-on de plus en plus vite des triple-A qui promettent plus de spectacle que de substance?

«A titre personnel, Starfield me fatigue d’emblée» confesse le journaliste jeu vidéo Erwan Higuinen. «On peut tout faire, aller partout… Je patauge dans le flux continu d’informations. C’est un parcours fléché avec tellement de flèches que tout se vaut et rien n’a de sens. Il y a un côté centre commercial.» Marin, un gamer, ajoute une remarque: «Ce n’est pas parce qu’un jeu a des moyens qu’il est marquant.» Si la grande liberté qui émane de Starfield permet de se créer une expérience sur-mesure, certains préfèrent partager la même avec des milliers d’autres joueurs, et éprouvent une fatigue envers l’open world, de plus en plus systématique. «Le principe de l’open world n’a pas toujours de sens», estime Nico Prat, responsable de la rédaction chez Filmo TV. «C’est l’équivalent du plan-séquence, qui est parfois un peu de l’esbroufe. Les révolutions techniques nous sont jetées au visage, alors que les révolutions artistiques sont plus floues à saisir.»
C’est peu ou prou ce que faisait valoir Sofia, créatrice de contenu, dans une vidéo depuis supprimée sur la masculinité des gamers: Outer Wilds a révolutionné à son échelle la grammaire vidéoludique en prônant l’exploration sur la conquête, l’économie à la surenchère et la fusion égalitaire avec un univers plutôt que la domination. Une expérience tantôt jouissive, tantôt oppressante, qui condense le rapport que l’humain peut entretenir à l’espace. «Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie» écrivait Blaise Pascal. Et c’est peut-être pour ça que dans le cœur de ses fans, Outer Wilds ne pourra jamais être détrôné par Starfield. David contre Goliath. L.C.



