OFFSCREEN FILM FESTIVAL 2022 / Jour 4: « Flux Gourmet », « Taxi Hunter »

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Notre envoyé spécial Alan Deprez est l’émissaire du Chaos pour cette édition 2022 du Offscreen. Il nous livre ses impressions sur les œuvres projetées dans ce festival cher à son cœur (meurtri). Jour 4: flatulences et taxis vicieux (Flux Gourmet, Taxi Hunter).

Lucile Hadzihalilovic et Peter Strickland sont un peu des enfants du Offscreen. Hasard du calendrier, en 2022, l’assouplissement des mesures Covid-19 et leur actu ciné leur permettaient de venir présenter leurs amitiés au festival. La projection d’Earwig s’étant déroulée la veille, c’était désormais au tour du British filmmaker de nous dévoiler son dernier effort, l’atypique Flux Gourmet (2022). La salle était bien remplie et la réalisatrice de La Bouche de Jean-Pierre (1996) figurait dans les premiers rangs pour assister à cette séance, avant que Strickland ne nous gratifie d’un questions-réponses très éclairant.

La soirée se concluait ensuite par la projo d’une œuvre de Category III: Taxi Hunter (Di shi pan guan, 1993), diffusée dans une rare copie 35 mm (cette dernière provenait en droite ligne d’Hong Kong et n’était jadis pas arrivée à temps lors de l’édition 2020 du Offscreen, avortée à mi-parcours pour cause de COVID-19-NDR). C’est assez rare que pour être souligné, mais j’étais parvenu à rameuter mon ami David Patel – steadicamer/opérateur ronin de tous mes projets jusqu’alors – pour un des points d’orgue de la collaboration artistique entre Herman Yau et Anthony Wong. C’était la première fois que ses mirettes découvraient une péloche de Cat. III. L’expérience a eu l’air de lui plaire et nous avons ensuite éclusé quelques pintes au bar du Cinéma Nova.

Strickland en mode Top Chef
Singulier à plus d’un titre, Flux Gourmet est le fruit de la démarche iconoclaste de Peter Strickland, qui n’a de cesse de creuser son sillon et de créer des objets cinématographiques qui ne ressemblent qu’à eux-mêmes. Après avoir proposé une déconstruction du rape and revenge (Katalin Varga, 2009), dépouillée jusqu’à l’os, une variation autour du giallo (Berberian Sound Studio, 2012), à travers ses artisans et un travail d’une minutie maniaque sur le son, ou encore un hommage énamouré aux films érotiques européens (le sublime The Duke of Burgundy, 2014), il s’attaque ici à une œuvre encore plus inclassable, succédant au génial In Fabric (2018), film d’horreur stylisé et bizarroïde où une robe est investie de pouvoirs occultes.

Flux Gourmet démontre des accointances avec le milieu de l’art contemporain, le happening et le body art; des scènes de concert font penser aux performances des actionnistes viennois, mais en moins brutales, sanglantes ou triviales. On ressent aussi l’influence de groupes portés sur la musique expérimentale et bruitiste, tel Throbbing Gristle (Strickland l’a confirmé juste après la séance). En outre, la personnalité autoritaire de Elle (incarnée avec brio par Fatma Mohamed), la leader du band autour duquel s’articule le film, partage des traits de caractère avec la volcanique Genesis P-Orridge, frontwoman de Throbbing Gristle. Créature trouble et transgenre, P-Orridge ne pouvait qu’inspirer un créateur de la trempe de Strickland.

Flux Gourmet revendique également l’influence du Salo (Salo ou les 120 journées de Sodome, 1975) de Pasolini, dont il adopte la structure en chapitres et quelques fixettes (Strickland convoque les excréments lors d’une séquence marquante), et fait confiance à l’originalité de son postulat : la résidence d’un groupe de musique expé chez une mécène haute en couleur (elle fera d’un des musiciens son toy boy). Leur spécialité ? Triturer les sons sur base des aliments et de l’acte de cuisiner (découpe, mixage…). Une touche comique est apportée par les reflux gastriques/intestinaux d’un des protagonistes, ce qui pare le film d’un humour à froid très british. Mais pour le reste, Flux Gourmet ne fait aucun compromis et va jusqu’au bout de son concept, à l’image de cette scène de colonoscopie diffusée en direct lors d’une performance (!).

Mort aux taxis
En fin de soirée, une petite déception était de mise après la découverte de Taxi Hunter, un des faits d’armes du duo créatif composé du cinéaste Herman Yau et de l’acteur Anthony Wong. Malgré l’apport de quelques cascades automobiles plutôt dingues, l’œuvre s’avère moins folle et percutante qu’Ebola Syndrome (1996), ou encore moins rugueuse et «malaisante» que The Untold Story (1993) – je ne manquerai pas de vous en reparler dans le compte rendu d’une prochaine journée du Offscreen.

Finalement assez classique et attendu dans son déroulement, Taxi Hunter suit la vengeance d’un salary man lambda. Son ire est dirigée vers les chauffeurs de taxi hongkongais, après que sa femme enceinte a été tuée par un des leurs. Il avait refusé de la prendre en charge parce qu’elle saignait et, pressé, était (re)parti en trombe, alors que la robe de l’infortunée était restée coincée dans une portière… Traînée sur plusieurs mètres, elle avait fini par succomber à ses blessures à l’hôpital.

On en attendait sans doute trop de ce Taxi Hunter, même s’il a pour lui de s’appuyer sur une des perfs les plus calmes et mesurées d’Anthony Wong, cédant plus ici à l’underacting et à la rétention d’émotions, sans pour autant tomber dans l’inexpressivité de certains tristes sires du cinéma d’auteur français (je vous l’accorde: celle-là était gratuite). Dans le chef de Wong, ce n’est pas commun. A.D.

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