OFFSCREEN FILM FESTIVAL 2022 / Jour 10: « Karate on the Bosphorus », « The Untold Story »

0
1166

Notre envoyé spécial Alan Deprez est l’émissaire du Chaos pour cette édition 2022 du Offscreen. Il nous livre ses impressions sur les œuvres projetées dans ce festival cher à son cœur (meurtri). Jour 10: film de karaté turco-hongkongais (le bordélique Karate on the Bosphorus) et affaire criminelle crapoteuse à Macao (The Untold Story).

Ce mercredi 23 mars, petit détour à la CINEMATEK pour un double programme des plus foutraques : le très bis Karate on the Bosphorus (Karateciler Istanbul’da, 1974), suivi de l’uppercut filmique The Untold Story (Bat sin fan dim: Yan yuk cha siu bau, 1993).

C’est la seule fois durant ce Offscreen 2022 que j’y mets les pieds et mes fesses me disent merci. Les fauteuils moelleux de la salle Ledoux me vengent des sévices perpétrés de manière répétée par les vieux sièges du Cinéma Nova. Précisons que Jacques Ledoux a longtemps été le conservateur de la Cinémathèque royale de Belgique et qu’il a participé pour beaucoup à son rayonnement. Il était réputé pour ses qualités de programmateur et son ouverture d’esprit.

Festival de Tatanes (hors compétition)
Connu sous le titre alternatif de Ninja Killer, Karate on the Bosphorus a été projeté dans une rare copie 35 mm, dont la patine ajoutait encore au charme de l’œuvre. Pour des longs-métrages de cet acabit, il n’y a rien de tel que le grain et la tonalité orangée d’une pellicule un peu usée. Ces caractéristiques confèrent un côté presque charnel à l’expérience en salle.

Karate on the Bosphorus aurait été mis en scène – usiné serait plus juste – par le mystérieux Victor Lamp, dont il s’agit de l’unique crédit. Derrière ce pseudo assez standard se cache peut-être le stakhanoviste Godfrey Ho (155 entrées en tant que réalisateur selon IMDb !), qui l’aurait chapeauté en tout ou en partie. Du moins, c’est ce que certaines sources affirment. Ce fripon de Godfrey Ho est surtout connu pour ses films de ninjas. Pour le plaisir (Herbert, sort de ce corps !-NDR), citons les impayables Ninja: The Violent Sorceror (1982), Ninja Terminator (1986) et The Ninja Squad (1986). La filmographie de Ho est si constellée de tueurs masqués adeptes des arts martiaux, que ça en devient vertigineux…

Point de ninjas dans Karate on the Bosphorus, mais des trafiquants d’articles souvenirs de contrefaçon. Parmi eux, on retrouve l’icône Bolo Yeung, très en forme… mais qui se fait constamment casser la gueule, jusqu’à perdre la vie d’un coup de pelle (!). À la longue, ça en devient frustrant. Pourtant, il est dans une forme physique éblouissante et tombe très vite la chemise pendant les affrontements. Il faut bien qu’il montre un peu la marchandise, lui qui a en partie basé sa carrière sur son torse massif et musculeux. Cela n’enlève rien à son charisme. C’est pourquoi la déception de ne l’apercevoir que sporadiquement – et encore, pour se faire latter sans ménagement – n’est que plus grande.

L’auteur de ces lignes a grandi avec Bloodsport (Newt Arnold, 1988), l’œuvre qui a propulsé Jean-Claude Van Damme dans les sphères du star-système et dont Bolo Yeung est le bad guy ultime : le cruel Chong Li. Vous comprenez dès lors mieux mes états d’âme. Comme le dit Sidi Sid dans la chanson Hugo du duo Butter Bullets: «J’suis juste un sale gosse, élevé à Bloodsport.»

Tourné dans les environs d’Istanbul, Karateciler Istanbul’da résulte d’une coproduction – qu’on imagine un peu rocambolesque – entre la Turquie et Hong Kong. Ce n’est donc pas étonnant d’y retrouver Cüneyt Arkin, le Turkish Alain Delon, qui envoie des mandales « à qui mieux mieux » et nous gratifie – du moins, sa doublure – d’un superbe salto à travers l’encadrement d’une fenêtre en ruine (ces scènes ont plus que vraisemblablement été shootées dans un site historique de la région).

Les chorégraphies des combats de Karate on the Bosphorus sont parfois (souvent?) assez grossières. Les impacts des coups se multiplient tellement, renforcés par des effets sonores too much, que ça en deviendrait hypnotique. Ou quand l’accumulation de bourre-pif tire vers l’abstraction (Éric Falardeau devrait écrire une thèse là-dessus, tiens!).

Très rigolards, les spectateurs de la CINEMATEK ont évidemment passé un bon moment devant ce film de karaté pas très académique. Mais par pitié, évitons le terme «nanar» et la culture en toc qui lui est liée. Ce mot pourrait bien être le signe avant-coureur d’une fin de civilisation.

Beignets vapeur à la viande humaine
Je serai plus bref au sujet de The Untold Story, considérant que les habitués de Chaos Reign savent très bien de quoi il en retourne. Il s’agit d’un des grands moments de la collaboration entre Herman Yau (Shock Wave) et Anthony Wong (Exilé), tout autant que d’un des titres les plus célèbres de la Category III. À l’époque, c’était d’ailleurs la toute première étape de leur «association de malfaiteurs».

C’est une des œuvres-phares de la filmo de Yau, bien que certains claironnent qu’elle a été coréalisée par Danny Lee. Certes, rien ne permet de confirmer la chose, même si Lee a produit The Untold Story et que son influence a forcément conditionné le résultat final. Il y joue également un des seconds rôles, celui de l’Officier Lee, un flic qui aime la compagnie de prostituées (il les ramène au poste accrochées à ses bras). Il faut dire que Danny Lee est coutumier des rôles de condés (remember celui qu’il tient dans The Killer de John Woo) et il se dit qu’il éprouvait beaucoup de sympathie pour les mecs en uniforme.

The Untold Story est inspiré d’un fait divers: l’affaire des «Eight Immortals Restaurant murders» (ou «Pork Bun murders»), qui avait secoué Macao. Au centre de celle-ci, on retrouve l’amateur de jeux d’argent Huang Zhiheng, qui avait assassiné les 10 membres d’une famille dans leur propre restaurant. Pour quel motif? Parce que le patriarche ne pouvait pas s’acquitter de la totalité de ses dettes de gambling auprès de Zhiheng et refusait aussi de lui céder son établissement. Le meurtrier avait démembré ses victimes, pour ensuite disperser des bouts de leurs corps dans l’océan et se débarrasser des autres dans des poubelles. Difficile de faire plus glauque… Par ailleurs, cette trame semble avoir vaguement inspiré celle d’Ebola Syndrome (Yi boh lai beng duk, Herman Yau, 1996), précédemment diffusé au Offscreen 2022.

The Untold Story se démarque d’Ebola Syndrome en plaçant le curseur de la violence ailleurs, plus proche du malaise, du gore vomitif et de la cruauté (la séquence du viol meurtrier de la serveuse – à l’aide de baguettes – est d’une dureté presque insoutenable). Ebola Syndrome se situe quant à lui dans le trop-plein d’énergie, à grand renfort de mauvais esprit et de gore outrancier, nappés d’une forme d’humour très noir. Cela étant, les deux sont complémentaires et pourraient constituer le programme très corsé d’un de vos samedis soir. A.D.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici