Louer ou acheter un appart, aujourd’hui, c’est comme se laver les gencives avec une lame rouillée : douloureux, absurde et promis à l’infection. Entre agents immobiliers qui causent comme des perroquets sous coke et propriétaires qui vendent des cages à lapins en les rebaptisant « lofts cosy », l’expérience tient plus de la torture médiévale que de l’ascension sociale. Gerard Johnson l’a bien compris et transforme ce théâtre de l’horreur capitaliste en matière brute pour Odyssey, polar fangeux où Polly Maberly incarne Natasha Flynn, requin d’agence engluée dans ses dettes comme un rat noyé dans le formol.
Natasha, façade parfaite et oreillette vissée comme une excroissance, est le genre de carnassière qui vous vendrait une cave humide comme si c’était un temple zen. Mais sous le vernis clinquant, les déboires s’accumulent. La banque la harcèle, et ses deux frères à la mine patibulaires réclament leur dû. Quand ces charognards lui proposent d’effacer l’ardoise en planquant un collègue kidnappé dans l’une de ses baraques invendables, elle plonge tête la première dans une fosse d’excréments qu’elle appelle encore « business ».
Ce qui sauve Odyssey du naufrage dans la mare aux clichés, c’est Maberly, qui refuse obstinément de rendre son personnage aimable. Natasha est infecte, vaniteuse, insupportable, et c’est précisément ce qui rend sa dégringolade aussi fascinante qu’une hémorragie au ralenti. Elle accumule les coups de poker foireux, creuse son trou comme une héroïne de Poe bourrée de caféine et l’on savoure chaque instant de sa lente asphyxie.
Johnson filme ce manège avec une caméra en survol hystérique, jamais immobile, comme si elle aussi sniffait les bilans financiers de notre « héroïne ». L’univers criminel qu’il dépeint n’a rien du cabotinage à la Guy Ritchie : ici, pas de blagues de cockney rigolard, mais la crasse poisseuse d’un Londres gangrené, proche de Snatch. Et derrière cette fable barbouillée de sueur et de sang, Odyssey crache un venin social : la crise du logement, le règne de la cupidité, la beauté factice des vautours en costume.
À la fin, quand surgit un viking providentiel, deus ex machina improbable et pourtant nécessaire, Johnson fait exploser ses cartes et laisse son héroïne pantelante, ni sauvée ni damnée, mais clouée à sa propre cupidité. Odyssey n’est pas un simple polar : c’est un miroir tendu à nos cages dorées, un rire jaune sur les ruines de nos illusions.



