Encore une fois. L’histoire, pillant le Dracula de Bram Stoker, est bien connue: dans le Wisborg de 1838, le jeune bourgeois Thomas Hutter est envoyé en Transylvanie par son patron pour signer un contrat immobilier avec un riche comte. Ce dernier, répondant (avec un fort accent de l’Est) au nom d’Orlok, est en réalité un vampire ayant pris possession de la femme de Thomas, Ellen, et qui ne souhaite devenir leur voisin que pour mieux posséder la malheureuse créature.
Pour le meilleur et le (vam)pire. Quoi que l’on pense de son cinéma, il est indéniable que ce jeune quadra débarqué de nulle part en 2015 avec The Witch a participé d’un renouvellement du cinéma indépendant, désormais autorisé à aller piocher dans des répertoires folkloriques ou d’époque pour en livrer des relectures arty – Green Knight, Gretel and Hansel, Lamb, Godland, on en passe et des (plus ou moins) meilleurs. De fait, les films d’Eggers ont toujours pris la forme de réécritures de contes ou de légendes mille fois racontés, l’intérêt et la limite résidant dans le sérieux que leur confère leur auteur: pour les personnages de ses films, basés sur des recherches historiques minutieuses, les mythes ont valeur de réel et le cinéma porte ainsi la charge de leur donner vie. Quoi de moins étonnant donc de voir Eggers s’attaquer au remake d’un classique comme Nosferatu, le film ayant à la fois l’intérêt de parler de la légende du vampir telle qu’elle prit racine dans les Balkans du XVIIIe siècle, et d’avoir tellement infuser dans notre culture populaire qu’il a fait du vampire l’une des figures mythologiques les plus vivaces de notre imaginaire contemporain.
De fait et comme son titre l’indique, Nosferatu est bien un remake intégral du chef-d’œuvre de Murnau: personnages, décors, déroulé, tout y est plus ou moins identique en apparence, Eggers s’amusant même à récupérer un certain nombre de plans, établissant des ponts intéressants entre la version de 1922 et celle de 1979 (elle aussi un pur remake). Et si l’intérêt du film repose en fin de compte dans ses divergences avec l’original, il faut bien dire d’emblée qu’il est aussi le moins surprenant des films de Robert Eggers, le premier qui est tout à fait ce que l’on attend de son auteur sur ce sujet. Récupérant des idées visuelles disséminées aux quatre coins de sa filmographie – photo, valeurs de cadre, mouvements de caméra –, Eggers fait du Eggers, le film original lui collant par ailleurs tellement à la peau qu’on a d’abord du mal à voir l’intérêt de ce coûteux Victorian-porn. C’est que le film n’est pas aidé par sa première partie, au rythme un peu pataud et aux coupes qui se rêveraient aussi aériennes que notre vampire ubiquiste, mais qui se révèlent rapidement pénibles. C’est particulièrement vrai de la partie se déroulant dans le château du comte, pièce centrale dont il ne reste finalement pas grand-chose, si ce n’est la découverte de l’élément le plus distrayant du film – un trait physique du vampire, qu’il serait criminel de révéler. Comme attendu, Eggers préfère au gothique flamboyant du Bram Stoker’s Dracula de Francis Ford Coppola une approche plus austère et froide, détonant particulièrement avec l’encombrante BO de Robin Carolan, pas des plus finaudes. De même pour le personnage central du monstre, qui n’est pas tant ce comte baroque et romantique que certaines versions du mythe ont pu livrer, mais plutôt une figure folklorique très directement rattachée aux Carpates et plus particulièrement à la culture gitane, et à la physicalité bien plus virile et menaçante que celle interprétée par Max Schreck.
Mais Nosferatu n’est pas vraiment un film sur Nosferatu. C’est certainement en comprenant cela que le visionnage gagne en intérêt, à mesure qu’Eggers complexifie son véritable personnage principal: Ellen. En soulevant les draps de l’Europe puritaine et en embrassant toute la teneur psycho-sexuelle contenue dans le film de 1922, Robert Eggers fait de ce personnage la clé de voûte de son récit, celle autour de laquelle gravitent les sentiments d’impuissance, de tromperie et de désirs interdits du tout Wisborg. Menant la danse au sein de ce drôle de trouple qu’elle forme bientôt avec son mari et le comte Orlok, Ellen est loin de la vierge sacrificielle qu’elle pouvait être dans le film de Murnau. Lily Rose Depp livre la meilleure prestation de folle de l’année, se détachant des figures imposées (en commençant par Isabelle Adjani, qu’il aurait été tentant de parodier entre Possession et le Nosferatu de Herzog) pour aller chercher quelque chose de plus grotesque encore. Elle embrasse la figure de la folle dans sa conception du XIXᵉ siècle, soupçonnée d’un appétit sexuel déviant et d’un attrait maladif pour le morbide; c’est qu’Ellen souffre de « mélancolie », ce virus qui piqua les Romantiques et fit dire à Hugo: « La mélancolie est un crépuscule. La souffrance s’y fond dans une sombre joie. La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste ». Alternant de fait entre les larmes et l’extase, Ellen – plus encore que le Nosferatu – est la véritable bombe à retardement qui, dans sa chemisette de nuit, menace d’envoyer voler les façades de ce petit monde bourgeois. Évitant la figure imposée de la chasse au vampire, Nosferatu devient alors un fiévreux film de chambre, dans lequel les problèmes se règlent davantage en baissant son pantalon qu’en enfonçant des pieux dans des cercueils (quoique l’image de la pénétration phallique reste valide dans les deux cas).
Là où Eggers surprend, c’est enfin dans l’écriture de ses personnages, sur lesquels l’influence de la présence de Chris Columbus à la production se ressent: plus construits qu’à l’accoutumée, possédant chacun un arc narratif assez défini, ils forment un groupe sans cesse au bord de l’implosion, comme pouvait l’être le noyau familial de The Witch. Et si Aaron Taylor-Johnson est un peu en dessous, et qu’il est difficile de parler de Bill Skarsgård sans trop en dire sur Orlok, le reste du casting rentre à merveille dans le délire de Eggers, qui se paye les gueules les plus attachantes de sa filmographie. Nicholas Hoult transpire au lit formidablement bien (et pour diverses raisons), Ralph Ineson a enfin quelque chose à jouer, et Willem Dafoe campe un personnage d’alchimisto-mystique génial, sorte de Jung avant l’heure se mettant à l’écoute des rêves d’Ellen, cherchant des réponses dans un grimoire folklorique plutôt que dans un manuel scientifique. À travers lui, Eggers laisse transparaître son dégoût pour le monde moderne, exprimé à de nombreuses reprises en interview, préférant au monde tangible et rationalisé celui de la légende, du rêve et du trouble. En plus de conclure son anti-climax par les deux plus beaux derniers plans de sa filmo, Eggers donne à Nosferatu des allures de film de Noël, livrant peut-être la meilleure variation gothico-macabre du genre depuis le Crimson Peak de Guillermo del Toro.
25 décembre 2024 en salle | 2h 13min | Epouvante-horreurDe Robert Eggers | Par Robert Eggers Avec Lily-Rose Depp, Bill Skarsgård, Willem Dafoe |
25 décembre 2024 en salle | 2h 13min | Epouvante-horreur