Nos 10 films préférés de Cannes 2023

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Voici une sélection de nos 10 films préférés vus au 76e Festival de Cannes, et dont on a déjà hâte de vous reparler.

1. Anatomie d’une chute de Justine Triet (compétition)
La Palme d’or était aussi, selon nous, le meilleur film de cette 76e édition de Cannes. On en parle longuement ici. G.R.

2. The Zone of Interest de Jonathan Glazer (compétition)
Entre l’urticante installation arty et le grand film choc venant apporter sa contribution historique à un sujet plutôt chargé, le choix est ici bien difficile à faire (est-il d’ailleurs indispensable dans ce cas?). Le dispositif est aussi retors que facile à comprendre: Glazer nous montre de charmantes vignettes illustrant la vie quotidienne de la famille Höss, parrainée d’une main de fer germanique par Rudolf (joué par le Christian Friedel du Ruban blanc, accessoirement commandant des camps de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau) ainsi que la terrifiante Hedwig (Sandra Hüller). Précision: cette villa-petit-coin-de-paradis dans laquelle évolue le ménage offre une vue imprenable sur le plus tristement célèbre camp de concentration et d’extermination de l’histoire, qui « sévit » donc en arrière-plan pendant que la famille fait trempette ou discute de la juste hauteur des haies. De quelle partie du cortex ce film (glauque) a-t-il bien pu sortir? G.R.

3. Perdidos en la noche de Amat Escalante (Cannes Première)
Sur le créneau Cannes Première du « thriller social hispanophone où les gens privilégiés ne vont pas le rester longtemps », le nouveau Amat Escalante occupe à peu près la même place qu’As Bestas l’an passé. Jugez plutôt: Emiliano (Juan Daniel García Treviño) vit dans une petite ville minière du Mexique. Habité par un profond sentiment de justice, il cherche les responsables de la disparition de sa mère, une activiste qui défendait les emplois locaux menacés par une société minière internationale. Ne recevant aucune aide de la police ou du système judiciaire, ses recherches le mènent à la riche et excentrique famille. Il fait alors la connaissance du père, un artiste renommé, de sa célèbre femme et de leur attirante jeune fille, influenceuse Insta à ses heures perdues (c’est-à-dire tout le temps). Il ne tarde pas à travailler chez eux et est résolu à découvrir des secrets bien gardés… Merveille de mise en scène, le film est une sorte de croisement rêvé entre Le Fleuve Sauvage d’Elia Kazan qui racontait la lutte d’habitants du sud des États-Unis et leur refus d’être expropriés devant la construction d’un barrage, et le Théorème de Pasolini, où Terence Stamp venait détraquer de l’intérieur une famille en se permettant (presque) de s’enfiler le grand-père au troisième étage. Moins provoc et coup de poing que ses précédentes livraisons, Perdidos en la noche travaille quelque chose de plus trouble, créant la parfaite distance focale sur chacun des personnages de cette sombre comédie humaine. G.R.

4. Le règne animal de Thomas Cailley (Un Certain Regard)
Dans un monde en proie à une vague de mutations qui transforment peu à peu certains humains en animaux, François (Romain Duris, qui porte des chemises aussi pimpantes que dans Coupez!) fait tout pour sauver sa femme, touchée par ce mal mystérieux. Alors que la région se peuple de créatures d’un nouveau genre, il embarque Émile (Paul Kircher), leur fils de 16 ans, dans une quête qui bouleversera à jamais leur existence… Elle est là, la grande comédie qui va réconcilier votre demi-soeur cinéphile avec votre oncle pas vraiment porté sur la chose (son truc à lui, c’est plutôt, comme tout le monde, la série). Fable écolo, film de super-héros, teen movie, body horror avec ses excroissances mutantes observées depuis la glace de la salle de bain, romcom légèrement amorcée…On en oublierait presque de préciser dans cette liste à la Prévert qu’il s’agit d’abord d’une comédie (!) : neuf ans après Les Combattants, Thomas Cailley a mis dans son chaudron tout ce qu’il a pû ramasser depuis. La greffe ne s’avère pas à chaque fois réussie, mais force est de constater que le cinéaste a réussi à embarquer ses 16 millions d’euros de budget sur un territoire que d’autres membres de sa profession auraient à coup sûr saccagé. G.R.

5. Le livre des solutions de Michel Gondry (Quinzaine)
Le Michel Gondry nous a littéralement fait hurler de rire depuis notre strapontin, de retour avec une comédie survoltée. Après huit ans d’absence, Mich mich nous revient avec un alter-ego aux tourments burlesques. Marc (Pierre Niney), cinéaste bipolaire et parano, ne peut tolérer de voir retoqué par les producteurs son film en cours, dont les extraits entrevus peuvent en effet laisser craindre le pire. Accompagné de sa monteuse (Blanche Gardin), il embarque tous les rushes chez sa tante (Françoise Lebrun), dans les Cévennes, pour boucler le film selon ses souhaits. Incapable d’affronter son œuvre en face malgré un ego à la Xavier Dolan, il s’évertue plutôt à en différer la finalisation, lançant incessamment de nouveaux chantiers, qui sont autant de dérivations et d’impasses que son hyperactivité (non calmée par des médocs qu’il a foutus aux chiottes) stimule autant qu’elle entrave. Le film prend ainsi la forme hachée d’un flot mental où surgissent des idées ou plutôt des bouts d’idées dont la plupart n’aboutit à rien. Pierre Niney est de tous les plans et pour une fois sa faconde de petit surdoué fait des miracles, tellement confiant envers son propre talent qu’il peut s’improviser chef d’orchestre dans une scène d’anthologie et qui aboutit à cette conclusion en forme de manifeste pour tout le film: le grand n’importe quoi, à condition d’y croire, peut payer. G.R.

6. Portraits fantômes de Kleber Mendonça Filho (Séance spéciale)
Le Brésilien Kleber Mendonça Filho (Les bruits de Recife, Aquarius…), de retour à Cannes avec un documentaire au titre évocateur: Retratos fantasmas, soit en français Portraits fantômes. Le cinéaste ne dérogera pas de son lieu de tournage favori, à savoir Recife, au service d’une œuvre poétique et intime. Divisés en trois parties, ces Portraits Fantômes interrogent les lieux qui ont marqué sa vie: l’appartement dans lequel il a grandi, les anciens cinémas de sa ville et les lieux de cultes dans une valse d’images où les photos historiques se mêlent aux archives vidéo personnelles du cinéaste. On pense évidemment beaucoup aux Bruits de Recife avec lequel ce doc communique, sur fond de bossanova. Le sentiment qui en émane est celui de la nostalgie: nostalgie d’une époque, d’une insouciance où chaque détail (vidéo ou photographique) du passé est passé au crible, vu sous un jour ludique, symbolique, voire fantastique. La mémoire joue parfois des tours et le cinéaste, en voix-off, nous dévoile les mutations des espaces, des lieux familiers au fil du temps et nous partage son besoin inévitable de comparer, de comprendre le décalage entre hier et maintenant, investissant sans fin les lieux de souvenirs. En découle une fort belle réflexion sur le temps qui passe et la mélancolie qui reste. Quand la petite histoire révèle la grande, et inversement. Dans cette immersion tendre et personnel, tout est possible et la réalité dépasse parfois la fiction: un chauffeur Uber se fait invisible, un fantôme apparaît entre les images et les cinémas sont transformés en église. Au final, un documentaire comme on les aime: à la fois vibrant et vivant. M.S.

7. L’enlèvement de Marco Bellocchio (compétition)
Spielberg s’est intéressé à l’affaire, c’est finalement Marco Bellocchio qui en fait un film: l’Italien rouvre une page sombre de l’antisémitisme de l’Eglise avec un film en compétition à Cannes sur l’enlèvement d’un enfant juif de Bologne, sur ordre papal. Soit un retour sur l’affaire Edgardo Mortara, né au milieu du XIXe siècle dans une famille de la communauté juive de Bologne. Cet enfant a été baptisé en secret par une domestique, puis soutiré en 1858, à l’âge de sept ans, à ses parents. Un rapt sur ordre des autorités du Pape antisémite et obscurantiste Pie IX, pour être éduqué dans la religion catholique à Rome. Après les Brigades rouges, encore récemment dans la mini-série Esterno Notte, ou la lutte anti-mafia (Le traître), une affaire qui a défrayé la chronique en son temps, puis est tombée dans un relatif oubli. Le récit même, de par son contexte historique, pourrait rester scolaire, programmatique, mais en réalité, il n’en est rien. Comme toujours chez Bellocchio, de subtiles et élégantes touches fantastiques, d’une inquiétante étrangeté, déjouent tout en permanence: animations discrètes, cauchemars, violons cinglants et rituels éprouvants tisseront ce fait divers d’une autre époque, d’un autre temps. Et s’il ne fallait ne retenir qu’un éclat de cette beauté, ce serait peut-être l’intensité obsédante de ce final troublant. M.S.

8. Kubi de Takeshi Kitano (Cannes première)
Alors là, mes aïeux, le Kitano vient de dépasser allégrement toutes les bornes du chaos correct au Festival de Cannes. Il y a à dire vrai tout ce qu’on aime, et tout ce qu’on recherche, sur un plateau, tel un festin: du gore partout, tout le temps. Des tripes, de la sauvagerie, de la vraie transgression. C’en est presque écœurant tellement c’est génial. 13 ans après Outrage, le réalisateur touche-à-tout de 76 ans (que l’on sait réal, acteur, animateur à la télévision, écrivain, peintre…) barbouille toute la Croisette de sang avec ce qui pourrait être son dernier long-métrage. Mais, au vu du résultat, on se dit que ce serait franchement dommage de se passer de ses services tant l’envie de cinéma dévore absolument tout, tant sa fresque épique, ultra-violente, queer (si, si) et hilarante (oh oui!), fait un bien fou. On retrouve ici une tension shakespearienne, tout en excès et en stupre, où la loyauté occupe une place centrale, qu’elle soit politique ou amoureuse entre ces guerriers et difficile pour celles et ceux qui ont tant aimé le cinéma du réalisateur de Sonatine, de Violent Cop et de Hana-Bi, de ne pas penser aux yakuzas face à ces seigneurs de guerre confrontés à l’importance des codes d’honneur, aux luttes intestines ou encore à la place essentielle de la notion de loyauté. Mais au-delà de tous ces signes reconnaissables, il faudrait parler du plaisir simple et pur de filmer, de la jubilation à s’aventurer dans tous les excès et à faire un bras d’honneur à toutes les bienséances. T.A.

9. Augure de Baloji (Un Certain Regard)
Premier film du rappeur et artiste pluridisciplinaire belge Baloji, Augure est un exercice réussi de confrontation de points de vue qui nous transporte au Congo depuis la Belgique, où le personnage principal Koffie (Marc Zinga) a passé la majeure partie de sa vie. Convoqué à une réunion de famille dans sa ville natale de Kinshasa, il débarque avec Alice (Lucie Daby) sa femme enceinte. Le couple sert de socle à un double regard: celui d’une occidentale qui met pour la première fois les pieds en Afrique, et celui de l’autochtone qui connaît les traditions locales même s’il s’en est éloigné. La narration délibérément elliptique et allusive risque de perdre les spectateurs profanes en manque d’explications, mais il est évident que le cinéaste cherche davantage le sensoriel que le rationnel, comme en témoigne une première séquence surréaliste. Un grand soin est apporté à tout ce qui contribue aux ambiances visuelles et sonores, en même temps qu’à la direction d’acteurs dont il faut saluer la puissance et le naturel. Le résultat est un mélange de réalisme magique et de naturalisme, comme une synthèse improbable de Jodorowski et des Dardenne. G.D.

10. Conann de Bertrand Mandico (Quinzaine)
C’est une possible définition du chaos que nous propose Bertrand Mandico avec sa Conann (faites gaffe à bien placer les n!). Ce qui était tout d’abord une cour de récré sanglante conçue pour le Théâtre des Amandiers s’est progressivement transformé en micro-mondes avec, au total, trois courts et un long-métrage. Rien que ça! Si Mandico souhaite là fermer un cycle, comme il nous explique longuement dans un entretien-fleuve), il le fait dans un fracas délicieux. Au-delà de l’exercice de style embrassant tous les cinémas, et d’une déclaration passionnelle et permanente à ses comédiennes, le réalisateur des Garçons Sauvages y livre aussi son œuvre la plus noire et la plus amère, avec une virulence politique qu’on lui connaissait un peu moins: les deux derniers tiers, trash et incisifs, avec l’assassinat (littérale) de l’Europe alors que banquiers et politiques nagent dans leur orgie, jusqu’au dernier acte Greenawayesque, où la corruption des artistes passe par l’assiette, crachent un vrai dégoût du monde dans une alliance croquante de trivialité camp et de tragédie désenchantée. J.M.

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