[MORE] Barbet Schroeder, 1969

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A la fin des années 60, Schroeder signe son premier long métrage sur le mouvement hippie à Ibiza, les nouvelles formes de toxicomanie et les rêves qui contiennent les germes de leur destruction. 28 ans, dupe de rien.

A la fin des années 60, Stefan (Klaus Grunberg), un étudiant allemand, vient d’achever ses études de mathématiques et, las de vivre dans un pays fantôme, de composer avec une société bourgeoise normative et d’apprendre à faire fonctionner sa logique dans une minuscule chambre de bonnes, décide de partir à la rencontre du monde, de s’y perdre sciemment pour se découvrir et en revenir plein. Sachez que Stefan a tout son temps et que sa quête existentielle durera le temps qu’elle devra durer, jusqu’à l’épiphanie. Transi sur le bord de l’autoroute, le regard hagard assoiffé d’ailleurs, de liberté, de soleil (« Je veux la chaleur, je veux le soleil » assure une voix-off détaillant toutes ses pensées), il part à Paris en auto-stop, avec rien dans les poches.

Une fois dans la mégapole, Stefan cherche des rencontres objectives, fréquente les bars du Quartier Latin sur un mode *ah c’est donc ça la jeunesse parisienne*, joue à une partie de poker où il se fait plumer par un petit escroc ventripotent (qui va finalement l’initier à ses combines). Ce dernier le traîne à une soirée comme il en existe tant d’autres où les gens fument, parlent, s’emmerdent avachis sur des canapés, attendant la rencontre qui viendra bouleverser leur vie d’avant. Tout le monde a l’air de crever la gueule ouverte mais Stefan, lui, est frappé par la beauté d’Estelle (Mimsy Farmer), une jeune Américaine, ange blond exterminateur. C’est ce que traduit son regard et c’est ce que soutient la voix-off. Manque de chance, Estelle s’apprête à partir pour Ibiza. Il veut la suivre sur l’île hippie; elle va l’initier au horse et au trip à l’acide, l’entraînant dans son gouffre.

On a connu tant d’amants, ceux d’Hiroshima comme ceux du Cercle Polaire. Paris aura scellé la rencontre de deux inséparables : un bel allemand et une belle américaine qui, en d’autres films, ne se seraient jamais rencontrés. Tel Adam et Eve dans un paradis originel, ils connaîtront à Ibiza le bonheur, le sexe, la drogue douce puis dure. L’éden chaud devient un enfer froid, les rêves partent en fumée, la musique des trop cools Pink Floyd au départ envoûtante résonne telle une oraison funèbre dans une cathédrale, les corps se rhabillent, les regards semblent exsangues et l’île, désinvestie, comme la Côte d’Azur en hiver. On est passé à côté de la beauté : on était en plein dedans pendant un moment puis on l’a perdue. Comme on perd sa soif de liberté à cause d’une addiction.

Alors c’est donc vrai? Cette libération contre-culturelle, cette utopie psychédélique d’un monde sauvé par les hallucinogènes, ces corps beaux à poil, ces peaux éclatantes, cette merveilleuse contemplation de l’île façon carte postale baba… Tout ce que nous avons vu n’était qu’un rêve sublimé par Nestor Almendros? Vraiment? Ibiza n’était donc qu’un mirage et l’a toujours été? Même pour les clubbeurs des années 90 qui fantasmaient sur l’île pendant qu’ils se les gelaient le temps d’une techno parade? Rien de plus et de mieux qu’un cimetière de rêves, un marais doré pour que des jeunes des années 60 s’y construisent un passé, vendent cette légende du faux havre à la génération suivante, leur racontent à quel point ils ont pris du fun là-bas. More, and more. Il en faut plus, toujours plus, pour donner l’illusion que la promised land n’était pas road to nowhere.

Ce que l’on aime dans le requiem vénéneux de More, c’est que Barbet Schroeder n’est absolument pas dupe sur ce qu’il filme à une époque où il aurait pu/dû l’être (fin des années 60) et que, jusqu’au bout, sans jugement, il accompagne malgré tout son couple convaincu à 100% de l’expérience hippie. C’est son premier film, un poison agissant à la manière d’un philtre d‘amour. Et il faut voir avec quel aplomb Schroeder gère l’euphorie comme le spleen. Avant ce coup d’essai et avant de développer une prédilection délicieuse pour toutes les choses ambiguës, le cinéaste, né à Téhéran en 1941 d’un père allemand et d’une mère suisse, était connu comme cofondateur avec Eric Rohmer en 1964 des « Films du Losange » ­ où il a produit entre autres Jacques Rivette, Rainer W. Fassbinder, Marguerite Duras.

Si on admire tant la carrière de l’insaisissable Barbet, c’est entre autres pour sa capacité à brouiller les repères (Nouvelle Vague et Hollywood, fiction et documentaire, genre et auteur, acteur et réalisateur). More brûlait déjà les frontières, en terre inconnue. Loin de tomber dans l’inflexion moralisatrice ou dans le précis générationnel (dans les deux cas, l’intérêt aurait été assez limité), cette relecture new-age du mythe d’Icare tient au contraire du drame viscéralement romantique, du trip sans retour, d’une douleur communicative à crever, se vivant comme une rupture sentimentale, sous la peau, broyant les os. Et montrant, dans le cadre si magique d’Ibiza, comment n’importe quel idéal se consume, comment n’importe quel amour expire, comment n’importe quel rêve contient les germes de sa destruction.

21 octobre 1969 en salle / 1h 54min / Comédie dramatique
De Barbet Schroeder
Par Barbet Schroeder, Paul Gégauff
Avec Mimsy Farmer, Klaus Grünberg, Michel Chanderli

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