[MIDNIGHT EXPRESS] Alan Parker, 1978

Réalisé en 1978 par Alan Parker et co-scénarisé par Oliver Stone et William Hoffer, d’après le roman autobiographique de William Hayes, Midnight Express, violemment décrié à sa sortie comme un film «anti-turc», plonge en apnée dans un enfer carcéral et cherche moins à critiquer un pays qu’à montrer le combat d’un homme qui doit user d’une violence bestiale – contenue en chacun de nous mais qui ne se révèle qu’en situation extrême – pour vaincre l’oppression. Aujourd’hui, des décennies après l’uppercut, que reste-t-il? Un grand film riche en polémiques. Récit hallucinant et cauchemardesque d’un voyage au bout de l’enfer qui doit également sa force à son acteur principal: Brad Davis qui a décroché le rôle de sa vie, ex aequo avec celui du marin torturé du Querelle, de Rainer W. Fassbinder.

Le titre de ce brûlot sur la dégradation de l’homme par l’homme caractérise une expression généralement utilisée par des prisonniers pour désigner une évasion réussie. A l’origine, un homme: William Hayes, touriste américain, en vacances avec sa petite amie en Turquie. Dans le but de se faire un peu d’argent, il compte repartir aux Etats-Unis avec deux kilos de haschisch. Alors qu’il est sur le point de monter dans l’avion, il est soumis, comme les autres passagers, à une fouille de sécurité par des policiers. En l’examinant, ils découvrent la drogue et l’arrêtent sur le champ. Début du cauchemar: Billy est emmené à la prison de Saðmalcýlar à Istanbul. Commence une longue série de procès qui l’emmène tout droit à la case prison. Par souci de réalisme, le vrai Billy Hayes a participé en tant que consultant à la réalisation. Le tournage ne s’est pas déroulé en Turquie mais à Malte. Ce qui explique par exemple pourquoi tous les personnages parlent le maltais et et non le Turc. A force de raccourcis psychologiques, le film a violemment été vilipendé. Notamment dans la représentation des Turcs. La première incohérence veut qu’on les voit porter le fez (chapeau rouge en forme de cône tronqué) alors qu’il n’est plus porté depuis l’abolition des couvre-chefs symboliques ottomans par la république Turque en 1923. A l’intérieur de la prison, la corruption et la perversion se révèlent le pain quotidien d’une justice hiérarchisée à outrance. L’intrigue propose des tortures et des viols, appuie la cruauté des gardiens, souligne la corruption des juges et rappelle la vénalité des avocats.

De cette image hypertrophiée, Stone s’en est publiquement excusé pendant sa rédemption cinématographique (après Alexandre et avant World Trade Center). Lors de sa visite en Turquie, en pleine promotion, le quotidien Sabah titrait «Oliver Stone est venu pour faire la paix». Midnight Express a été interdit jusqu’en 1993 en Turquie avant d’être finalement diffusé à la télévision. Pour la population, le film est à l’origine de nombreux préjugés xénophobes sur leur pays et responsable d’un traumatisme national. L’appel au boycott est d’ailleurs toujours en vigueur. En réalité, les différences entre le calvaire de Hayes et ce qui est montré dans le film de Parker sont notables. A commencer par l’arrestation de Hayes, seul au moment des faits. La présence de la petite amie sert d’élément dramatique pour assurer la dimension romantique du récit et stimuler le Hayes fictionnel notamment lors de la marquante scène du parloir où ces deux personnages «font l’amour» à travers une vitre. Ensuite, le vrai Hayes faisait réellement de la contrebande de drogue depuis longtemps et n’a rien d’un touriste qui commet une erreur de jeunesse. Toute la dernière partie de la fiction est totalement inventée puisque Hayes a réussi à s’évader grâce à un transfert dans une autre prison.

Ces disparités confirment que le but de Parker et de Stone consistait à prendre l’itinéraire malheureux de Hayes pour le détourner, rendre compte d’une humiliation sévère et montrer une lutte pour la survie. En théorie, le fait que l’action se déroule en Turquie n’a pas d’importance dans leur esprit: elle aurait pu se dérouler dans n’importe quel pays et à n’importe quelle époque. Mais ce que Parker et Stone ont récolté résulte d’une ambiguïté dans le discours qui peut ne pas être comprise et qui n’a pas été comprise par tous. Aujourd’hui, avec le recul et l’apaisement nécessaires, il faut voir Midnight Express comme le coup d’essai polémique, naguère prometteur, du cinéaste Alan Parker dont la carrière n’a peut-être jamais atteint un tel degré d’intensité malgré des réussites indéniables comme Birdy, The Wall ou Angel Heart, avec Mickey Rourke et Robert de Niro. Les réactions n’ont pas été sans conséquence pour Parker qui, à plusieurs reprises dans ses films suivants, a plus ou moins cherché à prouver aux yeux du monde qu’il n’était pas un fasciste et condamnait juste toutes les formes de violence et d’oppression à travers des réquisitoires très engagés.

A sa sortie en 1976, l’accueil du film par la presse est extrêmement tiédasse tandis que le public plébiscite immédiatement cette peinture sordide des geôles turques. Au-delà de son parfum de scandale, le film qui transpire le vécu révèle des qualités indéniables qui n’ont pas souffert du poids des années. Comme la sublime photographie de Michael Seresin qui en son temps fut taxée de «publicitaire», ne fonctionnant pas en adéquation avec le contenu, et la superbe bande-son de Giorgio Moroder, justement récompensée par un Oscar. Émotionnellement, l’impact est toujours aussi poignant. Cette descente aux enfers où un individu régresse, passe d’homme à bête et doit se montrer plus violent que ceux qui l’entourent n’a rien perdu de son pouvoir dérangeant. Dans le rôle principal, Brad Davis a remplacé au dernier moment Richard Gere et John Travolta. L’acteur, exceptionnel, n’a pas eu la carrière qu’il méritait.

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