Il devait y avoir dans le roman d’Edward Ashton tous les ingrédients pour plaire à Bong Joon Ho : une fiction futuriste qui explore les thèmes de l’identité, de l’immortalité et du double, le tout dans le contexte d’une société abusive et inégalitaire. Un matériau riche à la fois en substance et en rebondissements que le cinéaste coréen a adapté avec fidélité tout en y apposant une griffe immédiatement reconnaissable. On retrouve ici des éléments de Transperceneige, d’Okja et de Parasite, avec une dose supplémentaire de satire. Le contexte fait penser à ce qui pourrait être une suite de Don’t look up (Adam McKay, 2021): alors que la terre est devenue invivable, des géants de la tech ont organisé une expédition destinée à coloniser une nouvelle planète, sous la direction d’un tyran narcissique et de sa femme. Les voyageurs sont divisés entre les colons, sélectionnés pour générer une future nouvelle race « blanche, pure et supérieure », et les membres de l’équipage nécessaire au fonctionnement du vaisseau. Parmi ces derniers, Mickey Barnes (Robert Pattinson), s’est porté volontaire pour échapper à des créanciers ultra-violents, sans bien comprendre qu’il avait signé pour être un « consommable ». Tout en bas de l’échelle sociale, il est exploité pour toutes sortes d’expérimentations. S’il meurt, il est réimprimé grâce à ses données conservées sur un disque dur, avec toute sa mémoire. C’est ainsi que Mickey, comme son numéro l’indique, en est à sa 17ᵉ itération lorsque le film commence (dans le roman, il était Mickey 7). Auparavant, il aura servi de cobaye et testé de multiples gaz toxiques ou radiations mortelles en vue de trouver des antidotes pour les colons.
Le trajet qui dure des années laisse le temps de se familiariser avec une variété de personnages plus ou moins attachants ou caricaturaux. Parmi eux, le fourbe Timo (Steven Yeun), un ancien complice de Mickey qui a réussi à se faire embaucher comme pilote. Nasha (Naomi Ackie) est une agente de sécurité qui se prend d’affection pour Mickey et en fait un partenaire sexuel. On retiendra surtout Mark Ruffalo dans le rôle du dirigeant mégalo Kenneth Marshall, manifestement inspiré de Trump, tandis que Toni Colette joue sa femme, une folle du contrôle obsédée par la composition de sauces. Alors que l’atmosphère irrespirable de la planète empêche les colons de débarquer, Mickey 17 est envoyé en mission d’exploration. Tombé dans une crevasse où il est laissé une fois de plus pour mort, il est récupéré par les habitants de la planète, des sortes de cloportes géants dotés de sensibilité. C’est là où le nom de la planète (Niflheim) suggère un lien avec les nephilim, créatures de la bible assimilées à des géants susceptibles de faire tomber les hommes. La question se pose alors de la cohabitation. Marshall préconise d’éradiquer la population locale avec un gaz toxique, mais une partie des humains s’y oppose.
Dans le rôle central, Robert Pattinson a l’occasion de montrer une vaste palette de nuances, parce que son personnage a beau être le même, chaque itération est unique. C’est particulièrement visible lorsqu’il est confronté à son double, un Mickey 18 créé par erreur, aussi révolté et combatif que Mickey 17 est doux et un peu crétin. C’est le moment le plus intéressant du film, pas seulement parce que la situation est dangereuse (la loi interdit les multiples et les condamne à la destruction définitive), mais par ses implications pour les autres (sa petite amie Nasha veut garder les deux Mickey pour elle), et surtout pour les clones eux-mêmes, qui envisagent à un moment de s’entretuer. Bong Joon Ho nous a habitués à une certaine virtuosité technique, et elle est plus que jamais à l’œuvre ici dans une profusion d’effets spectaculaires qui semblent aller de soi pour servir un récit dont le seul défaut serait d’aborder beaucoup de sujets, sans les développer autant qu’ils le mériteraient. Mais tenir 2h17 sans un seul temps mort est déjà une performance. Mickey 17 n’est peut-être pas le meilleur film de son auteur, mais c’est une somme de tout ce qu’il sait faire de mieux.
5 mars 2025 en salle | 2h 17min | Action, Comédie, Science FictionDe Bong Joon Ho | Par Bong Joon Ho Avec Robert Pattinson, Naomi Ackie, Steven Yeun |
5 mars 2025 en salle | 2h 17min | Action, Comédie, Science Fiction