Michelangelo Frammartino, Natalya Merkulova, Aleksey Chupov, Antoine Barraud… les bonnes nouvelles des Arcs

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Le bilan de notre grande première aux Arcs: de chouettes films, des gadins sur des pistes bleues, et une vraie épreuve-test pour notre bide qui a dû se nourrir exclusivement de raclette-charcut’ et de vodka qui imbibe, même le lendemain. Dur, dur de penser à rentrer sa bedaine naissante au moment de faire une virée décrassage au spa…

Il buco – Michelangelo Frammartino
Alerte film formidable pour ce nouveau bébé du discret réalisateur de Le quattro volte (à la Quinzaine en 2010), qui a vu la photo du non moins formidable Renato Berta récompensée au palmarès. En août 1961, un groupe de spéléologues de l’Italie du Nord traverse le pays pour entrer dans l’abîme inexploré de Bifurto, une grotte de 683 mètres de profondeur dans le parc national du Pollino. Pendant que les russes envoient Gagarine dans l’espace, l’Italie du boom tente elle aussi de se mettre à niveau en descendant là où personne n’est jamais allé. N’espérez pas entendre l’accent de Marcello ressortir des cavités: le film est quasiment muet, attrapant par ici des morceaux de dialectes transalpins et par là un twist all’italiana sur un tube cathodique allumé toute la nuit. Des items de la pop culture – hebdos avec Sophia Loren ou JFK en couv – nous replonge dans cette décennie bénie, quand nos ancêtres faisaient péter le décolleté dans la Fontaine de Trevi. Ça commence par de la focale vraiment très courte (Pieter Brueghel l’Ancien, si tu nous regardes) et ça se resserre peu à peu à mesure qu’on descend au fond du machin, le risque étant qu’en bas on ne vous entende plus… Construit autour de splendides tableaux, voici le troublant petit cousin d’un autre grand film dont on vous reparlera en 2022: I Comete de Pascal Tagnati. Du cinéma sensuel comme seuls les Italiens (et disons les Polonais) savent en fabriquer: c’est tellement dérisoire de broder là-dessus qu’on ne peut que vous conseiller d’aller attraper en salle, même si aucune date n’a pour l’heure été annoncée. Il est bien entendu déconseillé de découvrir la chose autrement que sur un écran de cinéma…

La Fuite du capitaine Volkonogov – Natalya Merkulova, Aleksey Chupov
Comme Il Buco, un autre film ayant eu d’abord son petit succès à Venise. Nous sommes cette fois en URSS en 1938: fidèle à son âme de père de famille, Staline purge ses propres rangs. Les hommes du NKVD qui mettent en œuvre la répression sont ainsi arrêtés et exécutés. Capitaine zélé du NKVD, Volkonogov se sait parmi les condamnés et se fait la malle. Dans sa fuite, il va chercher à expier ses fautes en recueillant le pardon des familles de ses victimes. Par fautes, il faut entendre des méthodes jusqu’au-boutistes et pas très catholiques poussant des innocents à confesser des choses qu’ils n’ont pas commises. Par méthodes jusqu’au-boutistes, il faut entendre quelque chose qui ressemble plus ou moins à de la torture, ce qui creuse des ponts passionnants avec le prochain Paul Schrader, pourtant à l’opposé en terme de style (The Card Counter). Le film alterne entre courses-poursuites tendues à la Statham et vrais moments de grâce suspendus, ce que Mundruczó avait pas mal foiré dans sa Lune de Jupiter (2017). Bien qu’il sache sa cavale sans issue (il finira forcément par se faire rattraper par ses anciens collègues), notre Capitaine s’est assigné une mission de repentance qui confine au mysticisme: le film vaut aussi pour les dizaines de pères endeuillés ou de veuves éplorées qu’il s’en va chercher, enregistrant aussi la photographie d’un pays ravagé par la honte. Avec le beau Yuriy Borisov, révélation de l’année puisqu’on a croisé son crâne d’ange dans Compartiment n° 6 et dans La Fièvre de Petrov.

Madeleine Collins – Antoine Barraud
Avec Benedetta, c’est l’autre ticket gagnant de cette année Efira, actrice qu’on avait un peu trop facilement tendance à couvrir d’éloges jusque-là, et qui commence – ça y est, nous rentrons dans le rang – à sérieusement nous scotcher. Dans Madeleine Collins, l’ex-coqueluche de M6 campe une blonde hitchcockienne rivalisant d’ingéniosité pour mener à bien sa double vie, écartelée entre deux foyers, la France et la Suisse. Elle est mariée à Melvil (Bruno Salomone, qu’on est content de voir pour une fois dans un truc qui abime pas trop les yeux), un chef-d’orchestre réputé avec qui elle a deux adolescents. Quand elle s’absente pour le travail, elle retrouve en réalité Abdel (Quim Gutiérrez) et Ninon, 4 ans, dans leur maison helvète. Le mensonge, c’est le dada de Madeleine, prénom vertigien s’il en est: tel un Jean-Claude Romand en moins bedonnant, elle compartimente son existence au péril de sa santé mentale, mise à rude épreuve quand les proches commencent à sentir le manque de cohérence dans toute ces histoires… On comprend petit à petit que les deux hommes se connaissent, mais qu’est-ce qui relie les deux lascars (Madeleine comprend-elle vraiment le propre noeud archi-sophistiqué de mensonges qu’elle a mis en place, et qui ne tolère pas la moindre c***** dans le potage?) Privé pendant un long moment des pièces du puzzle, le spectateur doit d’abord accepter de ne rien comprendre, ce qui n’est pas le plus petit des risques quand on écrit un polar… Il devient de plus en plus actif à mesure que ce scénario retors et finement ciselé (entamé en 2009, Michael Jackson était encore des nôtres, rendez-vous compte!) avance… Et change constamment, c’est là la grande réussite du film, de point de vue sur les personnages: le salaud d’hier apparaît en fait sous les traits d’une victime, et ainsi de suite. Spectateur qui assiste aussi à une belle réflexion autour de l’omission (la vérité est-elle toujours bonne à entendre?) et de la manipulation au sein du couple (don’t believe les gueules d’ange, ce sont souvent des PN en puissance…) Beau film capable de réconcilier lecteurs de Télérama et les spectateurs plus occasionnels du dimanche: merci à Antoine Barraud – auteur du curieusement-passé-inaperçu Le dos rouge en 2015, featuring Bertrand Bonello et Jeanne Balibar) de permettre cette sainte alliance, angle mort du cinéma français depuis tant d’années.

Brighton 4th – Levan Koguashvili
Remarqué à Tribeca, ce Brighton 4th commence comme une Sundancerie sans grand intérêt et parvient finalement à nous cueillir à mesure qu’il avance (serait-ce le bonnet à pompon que nous avons sur la tête qui permet cette identification aux personnages?) Kakhi, un ancien champion de lutte (joué par Levan Tediashvili, lui-même médaillé olympique) est un père de famille des plus respectables. Il quitte son foyer de Tbilissi pour rendre visite à son fils Soso dans le quartier russophone de Brighton Beach, à la pointe Sud de Brooklyn (où James Gray avait situé son Little Odessa). C’est là qu’il retrouve le fiston dans une pension de famille mal famée, constituée d’immigrés géorgiens qui vivent de menu larcins: bien entendu le Soso n’étudie pas la médecine comme le croyait son père, mais trime plutôt dans une entreprise de déménagement afin de rembourser des dettes de jeu accumulées auprès du chef de la mafia locale… Le vieux Kakhi va devoir reprendre du service – c’est-à-dire casser des gueules! – alors même qu’il est déjà un peu abîmé (et qu’il ressemble à s’y méprendre à Édouard Waintrop). C’est évidemment sur ce décalage – un vieux fauve rangé contraint de ressortir des gants pour réparer les fautes des autres – que le film réussit le mieux, empruntant une tonalité douce-amère qui peine parfois à sonner juste dans les films US indépendants (c’est le moins qu’on puisse dire). À la photo, un roi de l’image en mode moins 12 degrés, en la personne de Phedon Papamichael (Nebraska, Downsizing…)

Poulet-Frites – Jean Libon et Yves Hinant
Vous aviez goûté Ni juge, ni soumise (2017) ? En voici le prequel, avec en arrière-plan la juge d’instruction Anne Gruwez, filmée ici lors d’un fait divers sordide apparu en 2002-2003 (comme nous sommes en présence de dégaines toutes belges lorgnant pas si loin du basket-mulet, il va de soit que le film pourrait se dérouler 10 ans avant ou 10 ans après, et que tout ça n’a que peu d’importance). Ce polar IRL, dont les rushes n’ont donc été montés que 20 ans plus tard, déroule l’enquête autour du meurtre d’une femme à Bruxelles où l’une des pièces à convictions… est une frite. Le flic peut ainsi gueuler sur le suspect «Elle a tes frites dans son ventre… Elle n’a pas de frites chez elle!» sur un ton des plus sérieux, et le spectateur trouver ça drôle, décalé, mais aussi éminemment glaçant. De vraies trouvailles de mise en scène nées de contraintes (l’accusé principal est filmé dans un premier temps uniquement de dos ou de profil, ce qui crée une sorte de relais empathique avec le spectateur) rendent la chose vivante et rarement chiante. L’intrigue biscornue, aidée par des rebondissements permanents, ne se laisse pas toujours appréhender des plus facilement, la faute peut-être à une petite mécanique qui se répète trop au bout d’une heure de film (l’absence de sous-titres n’aide pas, on prie les distributeurs français de nous croire)… Reste un ambitieux polar métaphysique à la sauce Bicky, qui pousse très loin l’identification avec des personnages qui n’ont pas vraiment la cote en ce moment (le flic, le juge et l’assassin). Sans parler du montage vraiment, vraiment smart. De la mise en scène cinéma autour de choses réelles? Assurément, mon capitaine!

Petite nature – Samuel Theis
Depuis sa découverte à la Semaine de la Critique, ce premier long en solo de l’un des membres du trio de Party Girl (la caméra d’or 2014) n’en finit plus de faire des adeptes. Découverte d’abord d’un jeune acteur lunaire, Aliocha Reinert, dans la peau d’un môme de 10 ans enferré dans sa cité HLM en Lorraine. Il s’appelle Johnny, son frère s’appelle Dylan, et ces deux prénoms regardant vers l’Amérique nous en disent long sur leur extraction sociale (cf. L’archipel français de Jérôme Fourquet): une parcelle de France modeste ravagée par la désindustrialisation et la galère. Johnny doit s’occuper de sa petite sœur parce que le père a déserté et que la mère n’a pas de temps à consacrer à la cellule familiale, n’hésitant pas à lever la main sur les enfants quand il s’agit de les remettre en place. Voilà pour le climat, très très chargé, qui pouvait laisser augurer d’un cinéma caricatural filmant les déshérités comme des animaux en foire (ils n’ont peut-être pas les petites mœurs que nous, mais ce qu’ils sont touchants quand même!) On a eu une petite frayeur dans les premières minutes, quand le film amorce une dispute familiale puisée dans l’imaginaire Confessions intimes (avec fauteuils et tables basses qui voltigent par la fenêtre). Le petit Johnny a des capacités que son nouveau professeur fraîchement débarqué de Lyon (Antoine Reinartz, dans un rôle pédago qui lui va comme un gant) va déceler: l’enfant est précoce mais a besoin d’être accompagné. Sa mère ne l’entend pas de cette oreille: elle craint que le gamin à la maturité certaine («c’est ma fierté») nourrisse des ambitions qu’elle ne pourra lui offrir, dans ce creuset lorrain où sévissent les petites frappes (c’est maman qui somme son fils tout chétif d’apprendre à rendre les gnons qu’on lui donne) et un sens de l’orthographe douteux (c’est Johnny qui écrit lui-même ses propres dispenses scolaires). Au contact du lumineux prof, le petit Johnny fantasme une vie où il pourra s’émanciper d’un bien lourd carcan. Jusqu’à développer des sentiments de plus en plus troubles pour son confident instructeur… Le monde est perçu à travers le regard du gamin, dans une mise en scène very élégante qui prend le temps de capturer des regards et qui ne cherche pas le contrechamp facile sur le moindre dialogue. Rareté dans le cinéma français: toutes les scènes à haute intensité émotionnelle visent juste – on présume une certaine part d’improvisation dans ces dialogues réussis – et les discrètes pointes d’humour ne se font jamais au chantage à l’applaudimètre… Ad Vitam nous sort ça le 9 mars prochain.

Clara Sola – Nathalie Álvarez Mesén
Dans un village reculé du Costa Rica, Clara, une femme de 40 ans renfermée sur elle-même, entreprend de se libérer des conventions religieuses et sociales répressives qui ont dominé sa vie, la menant à un éveil sexuel et spirituel… Oui, le sujet est grand, le propos est important, et les colloques et autres commissions nous enseignent que ce cinéma-là est «nécessaire». Mais c’est peu dire que nous sommes restés à distance de cet objet empesé projeté à la dernière Quinzaine, tout en gueules fermées et en inserts symboliquement bien trop chargés, abusant d’une grammaire auteuriste qui ne nous était pas vraiment destinée… Pour la découverte tardive des plaisirs en milieu rigoriste, on préfèrera Looking for Mister Goodbar. Pour la femme coupée du monde qui caresse sans cesse son équidé, on préfèrera Au Hasard Balthazar. Et pour les cochoncetés solitaires effectuées sous un conifère, on préférera (ça n’étonnera pas nos plus fidèles lecteurs) ce film bien plus malpoli qu’on appelle Antichrist! G.R.

La 13ème édition des Arcs Film Festival s’est déroulée du 11 au 18 décembre 2021 à Bourg-Saint-Maurice / Les Arcs (Savoie). Ci-dessous, des photos prises par le Tintin de la rédaction. Sur l’une d’elles, figure le président du jury Michel Hazanavicius. Saurez-vous la retrouver?







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