L’alternative art moderne à SPLIT et ses 23 personnalités, c’est MANIFESTO, avec Cate Blanchett et ses 13 avatars déclamant des manifestes artistiques. Concept forcément chaos.
PAR LEO SOESANTO
1. Vieille antienne: telle actrice est si douée qu’on l’écouterait lire l’annuaire sur scène. Cate Blanchett s’en approche dans Manifesto, en y récitant des manifestes d’antan artistiques (du Dada au Futurisme, du Surréalisme au Suprématisme). Pour ce faire, elle se met dans la peau de 13 personnages, chacun déclamant son texte dans un contexte contemporain décalé. Par ordre de préférence personnelle en fonction du look, du jeu et du décor, on a donc: une punkette, une présentatrice de journal TV ET sa reporter en duplex, une mère de famille, une ouvrière dans une usine d’incinération de déchets, une dame digne à un enterrement, une marionnettiste, une scientifique, une trader, une PDG, une chorégraphe et un clochard.
2. Le transformisme amuse Cate et nous aussi — de son avatar rock’n’roll de Bob Dylan dans I’m Not There de Todd Haynes (grande inspiration de Manifesto) à son espionne soviétique mi-Louise Brooks mi-Ilsa, Tigresse du Goulag dans Indiana Jones et Le Royaume du Crâne de Cristal de Steven Spielberg.
3. A l’origine, Manifesto est une installation artistique de 2015 où 13 écrans diffusent simultanément et en synchronisation chaque variation de Cate. Sachant que le commun des mortels ne s’arrête que 5 minutes chrono devant un écran dans un musée, son auteur/réalisateur/vidéaste allemand Julian Rosefeldt en a extrait une version linéaire de 90 minutes pour le cinéma.
4. Néanmoins, il n’est pas dit que le commun des mortels puisse accéder à cette version — passée aux éditions 2017 des festivals de Sundance et Rotterdam —, ou alors tard sur Arte.
5. Grande inquiétude préliminaire: si on n’est pas historien de l’art, va-t-on être perdu dans cette logorrhée? Oui, un peu. Rosefeldt ne mentionne l’origine du texte que dans le générique final (et chaque manifeste est en fait un mix de plusieurs manifestes). Et puis, on s’en fiche progressivement. Les textes d’origine sont beaux, avec ou hors contexte. Blanchett les habite à sa façon (voix off, monologue intérieur, dialogue), chacun avec un accent et un postiche différents, mais les rend accessibles comme une grande tragédienne — un manifeste, c’est souvent «je» contre le monde. Lorsqu’elle lit les textes Dada en guise d’oraison funèbre, l’initié sait (Dada, assassin de la tradition, de la raison, etc…) et le profane goûte à une jolie performance à la fois très premier degré et distanciée. Ailleurs, elle déclame le manifeste du Stridentisme, courant très mexicain d’avant-garde des années 20, comme une divagation de rockeuse après un concert, bourrée mais debout. On est moins client de son SDF situationniste ou de sa chorégraphe accro à John Cage mais Cate is on fire, avec le pourcentage marginal mais inévitable de cabotinage.
6. Manifesto est souvent drôle.
7. Manifesto aurait coûté 90 000 euros.
8. Il y a des animaux empaillés dans Manifesto.
9. Manifesto n’est pas seulement un festival Cate Blanchett en gros plan, c’est aussi un beau film, conscient des espaces, de l’architecture (la moindre des choses lorsque des manifestes sur l’architecture y sont recyclés) et de la ville où il fut tourné (Berlin). Dans le segment sur le Futurisme, le culte de la vitesse chez l’italien Marinetti est figuré par une salle de traders fulminants, qu’un plan d’ensemble transforme en damier abstrait saisissant, aux impossibles perspectives escheriennes.
10. Les cinéphiles goûteront certainement le segment sur le cinéma, qui compile les déclarations de Brakhage, Jarmusch, Godard, Von Trier + Vinterberg (le Dogme 95, vous vous souvenez?) et Herzog («Les faits créent la norme, et la vérité l’illumination», tiré de son Minnesota Declaration). Blanchett les assène en instit’ face à une classe d’école primaire.
11. Mine de rien, en ces temps où les discours politiques créent une cacophonie globale (« il a dit ça? », « il se contredit », « il a volé ça à quelqu’un », « il a vraiment dit ça? »), Manifesto rappelle la permanence des textes volontaires/volontaristes qui veulent/voulaient changer le monde. Un manifeste est beau mais aussi péremptoire, faux-cul, psycho-rigide: révolutionnaire, vous dit que vous n’avez rien compris à la vie, à votre vie et à l’art. Ici, à part le Manifeste Communiste (seul texte politique à être cité et traité comme le père de tous les manifeste) ou le Surréalisme, les mots ont certes accroché/décroché de nouvelles visions sur les murs des musées, fait imprimer des t-shirts mais se sont souvent cognés au réel. Comme la politique. Au moins, le font-il avec poésie («Je suis pour un art qui se déploie comme une carte, que vous pouvez serrer, comme le bras de votre bien-aimée, ou que vous pouvez embrasser comme un toutou», Claes Oldenburg, I am).
12. «Rien n’est original».
Manifesto, version installation à 13 écrans, sera montré à L’École des Beaux-Arts de Paris du 24 février au 20 avril 2017.

