1969, année érotique, et pas qu’un peu : par un simple geste entre la littérature et le cinéma, ce qui choquait hier va encore choquer aujourd’hui (enfin plutôt hier…). Auteur sulfureux en son temps, DH Lawrence va voir son œuvre s’offrir un regain d’intérêt vis-à-vis de la libération de certaines images interdites: on adapte brillamment mais prudemment Amants & Fils ou La vierge et le gitan, mais surtout son Women in Love, Femmes amoureuses chez nous, deuxième volet d’une saga familiale qui mêlait turpitude sociale et sexualité au début du 20ᵉ siècle. Pas tout à fait encore chien fou, le jeune cheval Ken Russell attrape au vol ce projet d’adaptation ambitieux, qui passa tout de même entre les mains de Stanley Kubrick, Tony Richardson, ou Jack Clayton! Avant la démesure d’une filmographie vorace, Russell s’était essentiellement exprimé à la télé avec de nombreux films tournés pour la BBC. Love sera donc autant son passeport pour le grand public que celui du scandale.
Si le film marqua tant les esprits, outre ses nombreuses qualités formelles, c’est pour deux raisons: l’Oscar tardif décerné à Glenda Jackson et les premières nudités masculines frontales offertes aux yeux des spectateurs. Bien que celles-ci n’apparaissent pas lors d’une scène de coït, le sceau du X sera plus fort, châtiant à l’époque tout ce qui pouvait heurter la bienséance. On pourrait résumer l’audace graphique de Love à un bras d’honneur, mais elle est essentielle quant à l’importance du récit: Russell nous parachute dans une Angleterre guindée, où le sexe se faufile partout mais se dérobe hypocritement.
Gudrun et Ursula, deux sœurs considérées comme «vieilles filles» en savent quelque chose : elles ont depuis longtemps repoussé l’idée du mariage, esquivant le tout puissant amour, mais elles ne renient pas leur fascination pour la chose. C’est le même problème pour Gerald et Rupert, deux hommes à marier enfermés dans leurs certitudes. Mais Ursula tombe sous le charme de Rupert, et Gerald est envoûté par Ursula. À ce train-là, on plie bagages et tout finit bien, non? Non. Les errements charnels et les névroses du quatuor (Glenda Jackson, Jennie Linden, Alan Bates et Oliver Reed) sont les mêmes que ceux que nous connaissons aujourd’hui: c’est quoi exactement l’amour? Et la passion? Jusqu’où ça va et comment? Peut-on y échapper? Tourné en pleine libération sexuelle, le film répond à son époque dans un écho éblouissant : Russell peut se permettre de valser entre une sexualité tour à tour suggérée (le discours savoureux sur la dégustation d’une figue qui prend un versant quasi pornographique) ou plus explicite, avec des ébats violents et brusques filmés comme des combats, où l’on jouit à en perdre la tête. Pas encore hystéro, pas encore psyché, Russell y va mollo dans le baroque et le barge: quelques scènes de danse suspendues, une étreinte lyrique filmée à la verticale ou des apparitions comme autant de symboles (ce raccord entre un couple épuisé par le désir et un couple de noyés).
Voix chaude, suave (« I want to drown in flesh. Hot, physical, naked flesh« ) entre la retenue absolue et la décadence des gestes (fabuleuse scène de ballet sauvage et champêtre), Glenda Jackson écrase une Jennie Linden plus légère et pétillante, institutrice à la jalousie éruptive dont le personnage appartient surtout à L’arc-en-ciel, autre livre de Lawrence également adapté plus tardivement par Russell dans le sous-estimé The Rainbow.
C’est entre la rigueur british de son décor et les désirs envahissants, que Love trouve toute sa puissance érotique, avec une homoérotisation décomplexée célébrant les corps virils d’Alan Bates (dont le personnage s’enfonce dans les bois pour littéralement faire l’amour à la nature) et d’Oliver Reed. L’intello excentrique, romantique, se libérant dans une relation idyllique d’un côté, et l’homme brutal, rustre, hanté par une mère démente, taureau sexuel, se vautrant dans l’amour fou et abusif de l’autre. La très fameuse scène de lutte au coin du feu, ranimant les souvenirs des sports gréco-romains, trempe dans une équivoque toujours aussi stimulante. Par les regards, les effets de montage, les mots, difficile de ne pas y voir un autre couple se nouer, ce que ne contredit pas une scène finale à l’image de tout le reste du film : diablement ambiguë.
2h 10min | DrameDe Ken Russell | Par Larry Kramer Avec Alan Bates, Oliver Reed, Glenda Jackson Titre original Women in Love |
2h 10min | Drame

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